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Le marché du dinosaure, loin d’être en voie d’extinction: «Certains se font avoir en achetant n’importe quoi»
L’engouement autour des ventes aux enchères d’ossements de dinosaures le rappelle fréquemment: la dinomania ne faiblit pas. Pour les musées ou institutions scientifiques, impossible de débourser les montants mis sur la table par de richissimes collectionneurs privés. Ces derniers ont en revanche tout intérêt à profiter d’une expertise indépendante.
Vulcain, impressionnant apatosaure de 21 mètres de long, trône fièrement depuis quelques semaines dans l’entrée du parc Pairi Daiza. Propriété de Marc Coucke, ce squelette de 150 millions d’années est l’un des quatre dinosaures que possède le milliardaire belge, par ailleurs copropriétaire du parc zoologique de Brugelette.
Pascal Godefroit, sommité belge dans le domaine du dinosaure, est venu superviser l’installation de ce gigantesque puzzle d’os. «C’est un bon spécimen, dont on connaît la provenance (NDLR: trouvé en 2018, dans le Wyoming, aux Etats-Unis) et c’est positif qu’il soit mis à disposition du public. Ce genre de pièce exceptionnelle n’a évidemment pas vocation à rester chez un privé», juge le paléontologue à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique.
Selon les données communiquées lors de la vente aux enchères de Vulcain, en novembre dernier, la bestiole a coûté la coquette somme de six millions d’euros, frais inclus. Un montant impossible à débourser pour une institution, sans compter la longueur des démarches et des procédures administratives qui complexifient encore la tâche.
«Des machins bons pour la poubelle»
Le spécialiste, qui suit certaines ventes aux enchères, constate l’arrivée d’un nouveau public, «de la génération des gosses ayant grandit avec les films Jurassic Park, qui ont parfois gagné de l’argent rapidement et souhaitent acheter du dinosaure». Pour suivre la mode ou posséder un morceau d’histoire, certains ne regardent pas à la dépense.
Entre les lignes, le paléontologue belge n’hésite pas à déplorer cette véritable frénésie d’achats autour des d’ossements de dinosaures, notamment lors d’enchères aux montants faramineux. «Il faut le dire: une vente sur deux, c’est du n’importe quoi, avec des machins tout juste bons pour la poubelle. Ce sont des reconstitutions d’os en plâtre, ça n’a aucune valeur. Certains se font avoir par de pseudo-experts à qui ils font confiance, c’est déplorable.»
(Suite de l’article sous l’infographie)
Valentin Fischer, professeur de paléontologie à l’ULiège, préfère se préserver et ne suit pas forcément les ventes de ces géants du crétacé, tout en comprenant l’intérêt autour du phénomène. «La fascination est légitime. Là où la difficulté apparaît pour moi, c’est lorsque ça rentre dans une forme de business, qu’on privatise en quelque sorte la nature. Faire atterrir des pièces dans des collections privées, inaccessibles, c’est dommageable pour le public et pour la recherche.»
L’apatosaure de Pairi Daiza, lui, a bien été authentifié et sera mis à disposition des scientifiques, selon les explications données par Marc Coucke. Un «win-win», pour Pascal Godefroit. «Comme institution, on ne peut pas acheter des pièces pareilles. Mais sans expertise indépendante, l’acheteur ne peut avoir aucune certitude sur son achat. On travaille ici en bonne collaboration.»
A qui appartiennent les dinosaures?
Les Etats-Unis, d’où provient Vulcain, font figure d’eldorado du dino. La loi américaine permet de s’approprier une trouvaille sur un terrain privé, là où les autres pays cadenassent les découvertes dans le sous-sol pour éviter d’être pillé et de voir des privés garder des fragments d’histoire. «Trouver des os de dinosaure, en connaissant les bons endroits, notamment aux Etats-Unis, ce n’est pas spécialement compliqué. Mais la fouille, c’est long, c’est technique et ça coûte énormément d’argent. C’est un investissement que certains sont prêts à faire s’ils peuvent s’approprier les os», détaille Pascal Godefroit.
D’autres pays, comme le Maroc, sont également des terrains propices aux découvertes d’ossements de dinosaures, avec à la clé, parfois, du trafic et des marchés clandestins. Le juteux business attire les convoitises et certains feraient tout pour sucer le filon jusqu’à l’os.
Lors des ventes, l’essentiel est donc de connaître la provenance des ossements, d’avoir une traçabilité complète et de faire authentifier l’achat. Un conseil qui vaut aussi pour les particuliers moins fortunés, qui pourraient être tentés par de petites pièces –œufs, dents, bout d’os–, qui se vendent sur internet et ne sont parfois rien d’autre que de superbes répliques, au mieux, ou des pièces volées et illégalement mises en vente, dans le pire des scénarios.
Même pour les squelettes les plus imposants, explosant les records de vente, certains éléments sont parfois rajoutés en provenance d’autres squelettes ou moulés pour correspondre aux parties manquantes. «Ca participe à leur valeur, mais cela diminue d’autant leur intérêt scientifique s’ils sont confiés à des musées ou instituts pour une étude approfondie par la suite», explique Valentin Fischer. Même Vulcain n’est pas totalement complet, avec 80% du squelette constitué d’os originaux. Une prouesse malgré tout pour un spécimen pareil.
Un marché pas prêt de s’éteindre
Complet ou pas, certaines espèces déchaînent plus ou moins de passion. A ce titre, en Belgique, la découverte la plus marquante est celle des iguanodons de Bernissart, en 1878. Le regroupement de nombreux individus est tout à fait remarquable, une trentaine plus ou moins complets et encore articulés. Un joyau qui fait indubitablement la joie des paléontologues belges et du public du musée des sciences naturelles à Bruxelles.
«La paléontologie traîne parfois une image poussiéreuse, alors que les techniques utilisées dans le domaine sont pourtant à la pointe. Difficile d’imaginer les découvertes possibles dans quelques dizaines années, alors que les progrès continuent», s’enthousiasme le paléontologue de l’ULiège.
La découverte de nouvelles espèces se poursuit et reste un moment important dans le champ de la recherche, ce qui continuera d’alimenter l’imaginaire autour des dinosaures et de son juteux marché. Hollywood l’a bien compris également, alors qu’un énième film de la franchise Jurrasic Park (Jurassic World: Renaissance) doit rugir dans les salles obscures dans tout juste trois mois. Mais là, pas de surprise: les dinos sont en toc.
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