séquelles viol
Les victimes de viol gardent des séquelles longtemps après l’agression. © GETTY

Endométriose, fibromyalgie, burnout: les séquelles insoupçonnées du viol

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

Certaines pathologies sont surreprésentées parmi les victimes de viol. Le lien entre la maladie et le traumatisme n’est pas toujours évident à établir. Même pour le corps médical.

Chaque jour, en Belgique, douze viols et treize cas d’attentat à la pudeur ou d’atteinte à l’intégrité sexuelle sont signalés à la police. Les victimes ne souffrent pas uniquement au moment de l’agression. Les conséquences sur leurs santés physique, mentale, ainsi que pour leurs vies affective, sociale et professionnelle, peuvent se faire sentir durant des semaines, des mois, des années, voire toute la vie. Sachant que les chiffres de la police fédérale ne reflètent qu’une partie des victimes –celles qui osent dénoncer les faits–, le nombre réel de femmes souffrant de stress post-traumatique et de pathologies liées à ce qu’elles ont subi est sans aucun doute plus élevé.  

D’autres données, issues d’une enquête menée par Amnesty International en 2020, permettent de mieux objectiver le fléau: en Belgique, 20% des femmes (de 15 à 85 ans) ont été victimes d’un viol. Dans 40% des cas, elles n’ont entrepris aucune démarche de signalement auprès des services de police ou d’accompagnement psychosociaux.

Les soignants eux-mêmes ne sont pas suffisamment conscients de cette réalité.

Le viol, un problème de santé publique

Les effets d’une agression sexuelle sur la santé de la victime peuvent être aigus et immédiats mais aussi de longue durée et/ou chroniques. Plus la violence est grave, plus les effets sur la santé physique et mentale de la femme sont profonds, ont confirmé plusieurs recherches. Les répercussions sur la santé globale ont aussi tendance à être plus graves lorsque la victime a été confrontée à plusieurs formes de violences (physique et sexuelles, par exemple) et/ou de manière répétée.

Dans un rapport sur la violence à l’égard des femmes, l’OMS identifie les conséquences physiques, mentales, sexuelles/génésiques et comportementales les plus fréquentes sur la santé des victimes. Certains traumatismes physiques sont observables immédiatement après l’agression puisqu’ils témoignent de la violence utilisée par l’auteur des faits pour soumettre sa victime. Ce sont les ecchymoses, les abrasions, les lacérations, les perforations, les brûlures, les dents cassées… Les viols les plus brutaux peuvent causer des fractures, des blessures à la tête, aux yeux, aux oreilles, des traumatismes au thorax et à l’abdomen, voire la mort.

Le viol peut aussi avoir des conséquences sur la vie sexuelle et le système reproductif de la victime. La grossesse non désirée est certainement l’une des plus traumatisantes, surtout si elle donne lieu à un avortement réalisé dans de mauvaises conditions. La victime risque en outre de contracter une infection sexuellement transmissible, telle que le VIH. Le stress subi peut aussi augmenter le risque de fausse couche ou de complications à la grossesse. L’OMS pointe encore bien d’autres problèmes liés à une agression sexuelle: hémorragies et infections vaginales, infections pelviennes chroniques ou urinaires. En en cas de déchirures (anales ou vaginales), les rapports sexuels peuvent devenir douloureux.

De plus en plus d’études mettent en avant la surreprésentation de certaines pathologies chez les victimes de violences sexuelles. Néanmoins, les soignants eux-mêmes ne sont pas suffisamment conscients de cette réalité, comme le soutient Etienne Noël. Ce médecin-conseil tout juste pensionné s’est aperçu, au fil de ses visites chez les patients, que de nombreux malades de longue durée présentaient des pathologies pour lesquelles aucune origine anatomique ou physique évidente n’avait été trouvée. La fibromyalgie, par exemple, était invoquée dans 13% des cas d’incapacité de travail, alors que 3% à 4% de la population seulement en souffrent. «Je voulais en comprendre la raison. J’ai donc réalisé des anamnèses plus poussées en interrogeant les patients sur leur vie, développe-t-il. Il est apparu que tous ceux qui présentaient un parcours de vie compliqué avaient subi des faits de violence ou des abus sexuels.» Sur 20 malades de longue durée, le médecin décelait en moyenne deux cas de victimes d’abus sexuels. « Et combien d’autres souffrent sans être mis en maladie?», interroge-t-il, persuadé que son estimation est bien en dessous de la réalité. «Il ne s’agit pas que d’une pathologie individuelle. Vu le nombre de personnes concernées, on peut affirmer que c’est un problème sociétal et de santé publique», conclut-il. 

«Un sujet tabou, même dans le milieu médical»

Depuis 2011, Pascale Urbain, présidente et fondatrice de l’asbl Brise le silence, accompagne les victimes de violences sexuelles. Outre les cas de fibromyalgie, elle a observé que ces victimes souffrent plus rapidement de burnout, qu’elles développent des symptômes «de surface» tels que la toxicomanie ou l’alcoolisme. Leur santé est également fragilisée par le sans-abrisme et la prostitution, deux situations étroitement liées à leur parcours de vie. «On soigne les symptômes mais on ne traite pas le problème à la racine, déplore-t-elle. Même chez les médecins généralistes, les psychologues et les psychiatres, les séquelles des agressions sexuelles restent un sujet tabou.»  

Elle-même a subi des agressions sexuelles alors qu’elle n’était qu’une enfant. Des événements qui ont eu des conséquences sur tout son parcours de vie, de sa scolarité à sa vie professionnelle ou affective. «J’ai accouché l’année de l’affaire Julie et Mélissa. A l’époque, il existait une idée reçue selon laquelle un enfant battu battra, un enfant violé violera. J’avais tellement peur que cela arrive que je n’osais pas donner le bain à mon enfant. Comme si la déviance était contagieuse… »

«On soigne les symptômes mais on ne traite pas le problème à la racine.»  Pascale UrbainAvec le recul, elle attribue de nombreux soucis de santé au traumatisme subi. «Je suis restée enfermée dans le silence et j’ai grandi seule avec ma souffrance. Pourtant, des manifestations physiques étaient observables: de l’énurésie, alors qu’à l’école maternelle j’étais devenue propre très rapidement, des pharyngites, des sinusites, des maux de tête et des douleurs abdominales, notamment liées à des inflammations urinaires et gynécologiques à répétition.»

Des inflammations urinaires et gynécologiques qui ont continué à l’âge adulte et auxquelles se sont ajoutés des problèmes à l’estomac, au colon et aux intestins, des problèmes de tension, des douleurs lombaires, des hernies, de la fatigue et des douleurs chroniques liées à de la fibromyalgie. Elle a également dû faire face à plusieurs burnouts.

«Les victimes font rarement le lien entre leur traumatisme et leur état de santé.»

Endométriose et fibromyalgie

Dans un article publié dans la Revue française du dommage corporel (2015), le Dr. Jean-Louis Thomas, endocrinologue et rhumatologue, retient dans les conséquences somatiques des violences sexuelles les troubles gastro-intestinaux, musculaires et articulaires, neurologiques, nutritionnels et métaboliques, cardiovasculaires, mais aussi les cancers, les allergies, les maladies infectieuses et auto-immunes.

L’endométriose est certainement l’une des maladies pour lesquelles le lien entre la manifestation des symptômes et le traumatisme des victimes d’agressions sexuelles est le plus étudié. Maladie chronique touchant 6% à 10% des femmes, elle peut entraîner de fortes douleurs et des problèmes d’infertilité. Pour l’heure, les causes précises de cette pathologie restent incomprises.

Plusieurs recherches suggèrent que les femmes ayant subi des abus sexuels ou émotionnels dans leur enfance ont un risque augmenté d’endométriose. D’autres semblent exclure ce lien. Pour Martine Bourdon, autrice de L’endométriose, une conséquence de violences sexuelles? (éd. Le Cavalier bleu, 2024), le doute subsiste. «Une hypothèse suggère que des violences sexuelles pourraient, par le biais de l’inflammation chronique, contribuer à l’apparition de l’endométriose. Cette idée repose sur le fait que l’endométriose est associée à une inflammation majeure et peut provoquer des douleurs pelviennes chroniques. Une étude récente portant sur 168 femmes atteintes d’endométriose et 103 femmes non atteintes, poursuit la gynécologue, a clairement mis en évidence un lien significatif entre les douleurs pelviennes et des antécédents de violences sexuelles pendant l’enfance ou l’adolescence. Cette corrélation était présente indépendamment de la présence ou de l’absence d’endométriose, suggérant ainsi que l’endométriose en elle-même n’est pas associée aux violences sexuelles.» 

La question du lien de cause à effet se pose également pour la fibromyalgie, dont les symptômes les plus courants sont une douleur diffuse ressentie dans une ou plusieurs parties du corps, une importante fatigue et des troubles du sommeil. Dans une méta-analyse de 18 études cas-témoin regroupant plus de 13.000 sujets, dont 1.682 atteints de fibromyalgie, le risque de développer la maladie est doublé chez les sujets ayant subi des violences sexuelles durant l’enfance ou à l’âge adulte. Une autre étude, menée sur une cinquantaine de femmes victimes d’un viol, montre que la fréquence de la fibromyalgie est trois fois supérieure à celle observée chez des témoins n’ayant jamais été agressés.

Pour le Dr. Etienne Noël, il est urgent de sensibiliser le monde médical à toutes les conséquences du viol sur la santé des femmes. «Les victimes font rarement le lien entre leur traumatisme et leur état de santé. Mais lorsqu’elle l’établissent, un changement s’opère. On constate, par exemple, qu’elles consomment moins de médicaments. En menant des anamnèses plus approfondies qui tiennent compte du parcours de vie des malades de longue durée, il serait possible d’identifier plus rapidement ces victimes de violences sexuelles et de les orienter vers des thérapeutes spécialisés.» Une meilleure prise en charge qui favoriserait leurs chances de sortir de la maladie.

«J’ai compris que ma gorge avait été agressée»

Pair-aidante à l’asbl Brise le silence depuis quatre ans, Gwendoline  a vécu une levée d’amnésie traumatique en 2018, après une période d’hypervigilance de sept ans en raison d’un harcèlement. «J’ai été agressée à l’âge de 16 ans par un homme qui tournait autour de ma mère. Un jour, il m’a coincée et violée. J’ai vécu cette agression comme si j’en étais totalement responsable. J’avais un tel manque de confiance en moi que relationnellement, je ne pouvais exister qu’à travers l’autre. J’ai alors vécu plusieurs relations toxiques.»

Pendant 20 ans, Gwendoline a ressenti des symptômes physiques, sans faire le lien avec l’agression sexuelle qu’elle avait vécue. «J’ai souffert d’angines blanches chroniques. Plus tard, j’ai compris que c’était lié au fait que mon violeur m’avait obligée à lui faire une fellation. Que ma gorge avait été agressée. J’ai aussi développé un stress atroce lié au fait que j’avais peur d’attraper des maladies. Ce stress se manifestait par l’apparition de boutons, des palpitations, une sensation de compression sur la poitrine. Tous ces symptômes ont fait partie de mon quotidien pendant longtemps.» 

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