
Chauve qui peut: pourquoi les hommes ont si peur de perdre leurs cheveux (analyse)
Greffes, perruques, poudres ou ruse du «code-barres»: les multiples techniques des hommes pour affronter leur calvitie naissante sont révélatrices du mal-être des chauves en devenir.
Il paraît que l’air marin est de ceux qui font du bien. Rien de tel qu’un bon bol d’iode pour se ressourcer. Le problème, c’est que le vent, parfois violent, peut faire voler les coups de poignard. Martin (1) en reçoit un en plein cœur quand une promenade en famille sur la digue vire à la révélation conjugale. Sa compagne lève les yeux vers son front, très largement découvert par ses mèches qui s’envolent, puis au ciel. «Elle m’a comparé à un ami dont on se moque souvent pour sa longue mèche couvreuse de calvitie. C’était une façon de me dire qu’il était vraiment temps de faire quelque chose pour mes cheveux, c’est ce qui a poussé ma décision de passer à la tondeuse», raconte celui qui enlève désormais chaque millimètre de cheveu, fatigué par cette lutte impossible à gagner contre le sommet dégarni qui avait fini par faire de lui un «chauvelu».
La technique n’est pas neuve. De l’autre côté de la frontière, Valéry Giscard d’Estaing l’avait popularisée par la coupe dite «en code-barres», les longs mais trop rares cheveux rabattus sur le sommet du crâne donnant presque l’impression que la tête présidentielle était littéralement mise à prix. Problème: la ruse ne trompe pas les éléments. «J’ai passé dix ans à m’interdire de me baigner et de sortir quand il y avait trop de vent», admet Julien Dufresne-Lamy, auteur d’Antichute. Une histoire de cheveux (Flammarion, 2021), dans une interview accordée au journal Le Monde.
25% des hommes sont atteints d’alopécie androgénétique.
Le business du cheveu
L’auteur pose alors des mots sur un problème générationnel. De l’aube de la majorité au mitan de la trentaine, le recul naturel du front est redouté par une bonne partie des jeunes adultes, certains étant carrément frappés par l’alopécie. Selon un sondage réalisé par l’Ifop français en 2015, un homme sur quatre est atteint d’alopécie androgénétique. Un cheveu dont la durée de vie diminue en même temps que l’épaisseur, finissant irrémédiablement par disparaître et dénuder un crâne qui s’en serait bien passé. Parce que comme l’écrivait déjà Jean-Paul Sartre dans Les Mots, son autobiographie, au milieu des années 1960, son crâne «tondu» le met face à «l’évidence de sa laideur».
Puisque camaraderie rime avec moquerie, ils sont de plus en plus nombreux à se pencher, de plus en plus tôt également, sur des solutions. Le code-barres garde ses adeptes, mais certains préfèrent pousser l’artifice bien plus loin. Pour le constater, il suffit d’embarquer sur un vol qui mène d’Istanbul à Bruxelles, et de dénombrer des casquettes encore plus fréquentes que dans les tribunes d’un match de NBA. En 2022, on évaluait le nombre d’interventions annuelles pour une greffe de cheveux sur le sol turc à 400.000, réalisées dans les quelque 500 établissements spécialisés que compte le pays. Un tourisme esthétique particulièrement avantageux, puisque l’opération s’y chiffre généralement entre 2.000 et 2.500 euros, soit près de trois fois moins que les prix habituellement réclamés en Belgique. De quoi développer un véritable business de la lutte contre la calvitie, avec formules all inclusive et interprètes dédiés. Le sujet n’est plus un tabou, comme l’ont prouvé les apparitions télévisées de l’ancien gardien de but devenu consultant footballistique Silvio Proto, moqué sur les réseaux sociaux pour ses implants très visibles sous les projecteurs du plateau de RTL Sport mais assumant totalement la manœuvre qui lui donne aujourd’hui un front bien plus garni.
«Avant de penser à dépenser mon argent dans des greffes, je voulais voir à quoi je ressemblais rasé.»
Cheveu et virilité
Certains préfèrent toutefois éviter, à la fois, le code-barres et le passage à la caisse. Ceux-là optent pour des poudres ou des sprays, pas toujours efficaces mais parfois suffisants pour donner le change. A moins de finir par se résigner, acceptant de passer à la tondeuse. «Une petite mort», selon la psychanalyste française Marie-Louise Pierson, citée par Le Monde. Un choix qui se réfléchit longuement, en tout cas, avant de passer à l’acte. «Je n’aimais plus ma coupe de cheveux et je savais que j’allais devenir chauve tôt ou tard, témoigne Christophe (1), un œil de reproche génétique vers le crâne luisant de son père. Avant de penser à dépenser mon argent dans des greffes, je voulais voir à quoi je ressemblais rasé.» Le verdict de son entourage amical est positif, passées les premières inévitables moqueries, mais la quête de séduction prend potentiellement un coup dans l’aile, la calvitie étant un «red flag» affirmé pour de nombreuses conquêtes potentielles.
C’est bien là le nœud du problème. Au-delà de l’humour potache, la chute des cheveux s’accompagnerait de celle du sex-appeal. «Je suis un homme, j’approche les 30 ans, je commence à perdre des cheveux. Je m’en fous, royalement, mais tu sens la tension que j’ai mis? J’ai juste effleuré le sujet», rigole Roman Frayssinet, étoile montante du stand-up hexagonal, dans un sketch de son spectacle Ô dedans. «Je connais des hommes qui vendent de la drogue tous les jours. Ils risquent des années de prison. Leur stress, c’est les cheveux. Explique-moi.»
Vous pouvez modifier vos choix à tout moment en cliquant sur « Paramètres des cookies » en bas du site.
Graisse d’ours et postiches
La certitude, c’est que l’explication ne date pas d’hier. Peut-être même d’il y a 3.200 ans. C’est là que remonte l’histoire de Samson, surpuissant et chevelu héros biblique qui cesse de mettre la misère à tout ennemi qui croise sa route le jour où Dalila, sa femme, lui coupe ses sept tresses. La légende d’un homme sans crinière et donc sans puissance qui trouvera écho dans l’Antiquité, chez Aristote ou chez Pline l’Ancien, pour qui la perte de cheveux et la calvitie sont synonymes d’une perte de fertilité. «Il y a une obsession très ancienne qui associe la calvitie et la puissance sexuelle, écrit Michel Messu, professeur honoraire de sociologie à l’université de Nantes et auteur du livre Un ethnologue chez le coiffeur (Fayard, 2013). Perdre ses cheveux revient symboliquement à une forme de castration. Il faut comprendre que derrière l’attention portée à sa coiffure, l’enjeu est l’image que l’on a de soi.»
Au Moyen Age, déjà, le fléau chauve est donc combattu avec des recettes très expérimentales, mêlant selon Auguste Debay (auteur au XIXe siècle du Traité d’hygiène médicale, des cheveux et de la barbe) de la graisse d’ours, de la chair de limace ou encore des sangsues écrasées. Des siècles plus tard, c’est plutôt la moumoute qui a la cote, comme quand Andre Agassi est battu en finale de Roland-Garros en 1990, alors qu’il n’a que 20 ans et une calvitie déjà si avancée qu’elle le contraint à se concentrer sur sa crainte de voir tomber sa perruque en plein échange plutôt que sur son duel finalement perdu face à l’Equatorien Andrés Gómez.
La question mérite même une mise en scène. L’humoriste dégarni Kyan Khojandi l’avait merveilleusement compris, lorsqu’au bout de l’année 2022, il fait de la calvitie un sujet suffisamment universel pour en faire un «thème de campagne» lors de la promotion de son one-man-show Une bonne soirée. Sur les plateaux de télévision, face à Yann Barthès dans Quotidien ou Mouloud Achour dans Clique, celui qui était devenu l’un des chauves les plus célèbres de l’humour français suite au succès retentissant de Bref! apparaît avec une chevelure brune et abondante. Au bout de sa tournée des caméras, l’humoriste explique dans une vidéo qu’il a porté une perruque pour lancer une prise de conscience. Celle des blagues pas toujours drôles qu’il a subies lors de son accès à la notoriété, à un rythme de trois emojis «œuf» quotidiens, alors que la perte précoce de ses cheveux au coup d’envoi de la vingtaine l’avait amené à vivre des difficultés importantes avec son image, au point d’avoir du mal à se regarder dans un miroir jusqu’à ce que sa compagne de l’époque l’aide à accepter de vivre avec «la boule à zéro».
Vous pouvez modifier vos choix à tout moment en cliquant sur « Paramètres des cookies » en bas du site.
Souvent, le choix de se raser est toutefois bien vécu par ceux qui ont visuellement accompagné le lent déclin capillaire. D’abord, parce que la posture est facilitée par l’émergence, depuis les années 2000, de chauves charismatiques qui jouent les gros bras dans des films de bonhommes, de Bruce Willis à Vin Diesel en passant par Jason Statham. Puis parce que la décision de la coupe de (non-)cheveux revient alors à celui qui a posé le geste fatidique, et non plus à la nature qui impose de subir cette perte inéluctable. Une fin brutale, mais maîtrisée, plutôt qu’une lente chute.
Roman Frayssinet évoque ce choix déjà fait, alors que le cheveu est encore là: «Un jour, je vais éternuer, je ressemblerai à une tortue de mer. Ce qui est sûr, c’est que je vais tout raser.» Sans doute parce qu’avoir une carapace, c’est plutôt utile pour se promener sur la digue en se protégeant des coups de poignard.
(1) Prénom d’emprunt
Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici