
Ces «phobiques administratifs» que la moindre facture effraie: «Rien que d’en parler, j’ai mal au ventre!»
Ouvrir son courrier, régler ses factures, déclarer ses revenus… Pour certains, effectuer ces démarches vire au cauchemar. Ils se disent «phobiques administratifs».
En 2014, l’homme s’est fait connaître de la France entière et au-delà. Neuf jours après sa nomination comme secrétaire d’Etat au Commerce extérieur, Thomas Thévenoud est congédié pour de nombreux impayés, notamment auprès du fisc, et argue de sa «phobie administrative». De sa «pathologie», il a fait un petit business étonnant, puisqu’il l’a déposée comme «marque verbale» auprès de l’Institut national de la propriété industrielle.
L’auteur de cette formule, désormais populaire, serait loin d’être le seul concerné. Dans la foulée de son limogeage, ce fut un véritable «coming out» collectif. Des «phobiques administratifs» sont subitement sortis de l’ombre. Non, ils ne sont pas pingres et ennemis de la paperasse. Oui, ils subissent un «stress», une «appréhension», une «phobie» à gérer leur vie. Cela va de l’abonnement qui n’est pas encore résilié, des attestations de soins qui s’entassent et ne seront jamais remboursées à des saisies sur salaire, voire au passage devant le juge comme Sara, 52 ans. Pendant un an, elle a reporté au lendemain le paiement de plusieurs amendes routières. Conséquence: plusieurs relances et majorations. Lorsqu’elle apprend qu’elle fera l’objet d’une saisie sur salaire, elle finit par payer pour éviter que son employeur ne l’apprenne. Trop tard, le courrier est déjà dans la boîte aux lettres. «Je me suis sentie humiliée et je n’ai même pas osé le dire à mon compagnon, avoue-t-elle. A chaque fois que nous parlons paperasserie, c’est la dispute assurée.» Généralement, ces «phobiques» restent discrets sur leur peur, persuadés que leur entourage ne les comprendrait pas. «C’est considéré comme de la fainéantise, soupire Sara. On me dit toujours que je n’ai qu’à me donner un coup de pied au derrière, mais pour moi, ce n’est pas aussi simple, ça m’angoisse vraiment. Rien que d’en parler, j’ai mal au ventre!»
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Et pourtant, aux yeux des psychologues, la phobie administrative n’existe pas vraiment. Elle ne figure pas dans la très riche littérature psychiatrique. Nombre de phobies sont en effet reconnues par le corps médical, comme la claustrophobie, l’arachnophobie ou encore l’émétophobie (la peur de vomir). Elles se définissent par une peur ou une angoisse irrationnelle qui apparaît lors de la confrontation à une personne, un objet ou une situation. Deux symptômes sont caractéristiques du trouble: le phobique n’a peur qu’au moment où il est face à la situation et il évite ce qui lui fait peur.
Le plus approprié pour qualifier cette pathologie serait dès lors une anxiété liée aux tâches administratives. Concrètement, c’est la perception que l’individu se fera de cette tâche ingrate qui parfois peut le paralyser. En effet, face à un danger, trois stratégies de défense existent: le combat, l’immobilité et l’évitement.
«Ce trouble est souvent le symptôme d’une anxiété généralisée, liée à la personnalité.»
Egide Altenloh
Psychologue clinicien et expert en gestion de la colère et des émotions
La peur de la mauvaise nouvelle
La procrastination, voire les oublis, qui peuvent devenir problématiques, font partie des attitudes d’évitement. Comme Sara, Hamza se définit comme un «phobique administratif». A ce jour, cela fait trois semaines qu’il n’a pas vidé sa boîte aux lettres. Et quand il le fait, ce n’est pas pour autant qu’il ouvre les enveloppes. «Assurances, banque, administration… Tout ce qui me semble a priori désagréable, je mets de côté. Quand ça forme un petit tas, ça devient un facteur de stress», précise le trentenaire, qui répète qu’il n’est pas un mauvais payeur. Les enveloppes peuvent patienter un mois, deux mois. «Lorsque je reçois un avis de passage du facteur, là, je me dis que je suis passé à côté de quelque chose. C’est souvent à ce moment-là que j’ouvre. Je me demande quelle tuile va encore me tomber dessus.» Ici se cache un élément au cœur de la phobie administrative: la peur de la mauvaise nouvelle. A la suite d’un divorce, Hamza a dû gérer énormément de démarches, de paperasses, alors qu’il n’allait pas bien. «Je me suis retrouvé dans une situation économique difficile. C’est là que ça a commencé.» Durant un an, il a accumulé les attestations de soins à la suite de rendez-vous médicaux. Non envoyées, elles n’ont donné lieu à aucun remboursement. Il n’adresse presque jamais non plus aux fournisseurs ses relevés de compteurs de gaz, d’eau et d’électricité. Des anecdotes comme celles-ci, il en a pléthore et a conscience que sa crainte de la bureaucratie lui fait perdre de l’argent. Car en plus des pénalités de retard qui s’accumulent, ces «phobiques» renoncent souvent aux aides financières auxquelles ils ont droit. «J’ai eu des ruptures amoureuses à cause de cela. Le fait que je sois incapable de gérer ces obligations peut faire peur à certaines. L’une m’a dit que je faisais preuve d’immaturité», confie Hamza.
Mais d’où vient cette «phobie administrative»? Elle peut se nourrir dans l’éducation. Le contexte dans lequel a évolué le «phobique» est évidement propice à son émergence. Les spécialistes interrogés, à l’instar d’Egide Altenloh, psychologue clinicien et expert en gestion de la colère et des émotions, l’observent chez d’anciens enfants qui ont conservé une grande part d’immaturité du fait de leur éducation, par exemple parmi «ceux qui ont été couvés par des parents qui faisaient tout à leur place». Derrière la «phobie administrative», se cache aussi parfois le refus de devenir autonome et un désir, conscient ou non, de rester dépendant de ses parents, de son conjoint, etc.
«Ce trouble est très souvent le symptôme d’une anxiété généralisée, liée à la personnalité», poursuit Egide Altenloh. Il peut aussi être associé à d’autres pathologies, comme la dépression, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ou encore le trouble obsessionnel compulsif (TOC).
55% des jeunes ont du retard dans l’accomplissement de leurs tâches administratives
Les jeunes parmi les plus touchés
Il n’existe aucune enquête sur la prévalence de la «pathologie». En France, selon une étude publiée en 2021 par l’assureur Lovys et réalisée par l’institut de sondage YouGov, la gestion administrative est une source d’angoisse pour plus d’un tiers (37%) des sondés et près de 49% des 18-34 ans. Résultat: 55% des jeunes ont du retard dans l’accomplissement de leurs tâches administratives et 31% ont déjà renoncé à résilier un contrat parce que la procédure était trop complexe. Des chiffres corroborés par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), selon lequel une personne sur trois déclare avoir abandonné au moins une fois l’idée d’effectuer une démarche en ligne au cours de l’année 2021. Les raisons invoquées: délai d’attente, incompétence de l’interlocuteur, complexité de la procédure, manque de compétences numériques. D’après l’institut français, les personnes âgées et les plus défavorisées rencontrent davantage de difficultés, tout comme les jeunes, moins expérimentés que leurs parents.
Certaines personnes, à bout, décident de déléguer ce fardeau. Il est arrivé à Egide Altenloh de se rendre au domicile de patients anxieux pour les aider à sortir la tête de l’eau et éviter qu’ils se laissent à nouveau embarquer dans un cercle vicieux. «Avoir quelqu’un à ses côtés permet de dédramatiser. En étant accompagnés, ils se sentent mieux armés», souligne le psychologue clinicien. Hamza, lui, affirme qu’il serait prêt à payer 100 euros par mois pour que quelqu’un s’occupe de ses démarches à sa place.
Depuis quelques années, c’est ce genre de services payants que des particuliers ou des acteurs privés proposent. C’est par exemple le cas de Cura Services, de Copilote ou encore de So-Organised. Au forfait ou à l’heure, les prestations sont facturées de 300 à près de 700 euros.
Sara compte désormais sur une amie qui lui donne un coup de main à l’occasion. Ensemble, elles ouvrent le courrier et les e-mails et y répondent. «A chaque fois qu’elle vient, je me dis qu’en fait, c’est simple et que je vais m’y mettre seule. Mais dès qu’elle part, ma bonne volonté s’en va aussi.» «Un objet ou une personne de confiance peut rassurer et aider à surmonter la peur, c’est ce qu’on appelle un objet contraphobique», indique Egide Altenloh.
S’occuper des autres peut aussi aider et, parfois, l’idée que leur angoisse puisse affecter leurs proches encourage les «phobiques» à se prendre en main avant d’être au pied du mur. «Il est hors de question que cela gêne mes enfants, jure Sara. Si je suis en retard dans mes démarches administratives, tout ce qui les concerne est réglé plus ou moins à temps.»
Si on ne soigne pas une phobie, il est toutefois possible de la surmonter grâce aux thérapies brèves, comme une exposition progressive à la situation ou à l’objet stressant, d’abord en l’évoquant, puis en s’y confrontant.
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