Mélanie Geelkens

La sacrée paire de Mélanie Geelkens: la face cachée des menstrutechs, ces applis de suivi des règles

Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Les applis de suivi de règle comptent des millions d’utilisatrices à travers le monde. Côté pile: un moyen pour les femmes de mieux comprendre leur corps. Côté face: une utilisation très problématique de leurs données personnelles à des fins commerciales.

Les menstrutechs. Le nom sonne un brin monstrueux, et ça l’est apparemment un peu. Du moins pour celles qui n’ont pas envie que Facebook (ou Insta, ou Amazon, ou n’importe quel autre engloutisseur de données personnelles) sache si elles se masturbent, quelle est leur position sexuelle préférée, ou encore quelle consistance ont leurs pertes blanches.

Bon, ça part d’une bonne intention: aider les femmes à suivre leur cycle menstruel et, in fine, à mieux comprendre leur corps. Que ce soit pour déterminer la date d’arrivée des prochaines règles –les Anglais débarquent toujours au mauvais moment– ou épingler une période d’ovulation, donc de fertilité. Certaines se présentent même comme un moyen de contraception, d’une efficacité équivalente à celle de la pilule. Selon l’Agence nationale de la recherche (ANR) en France, pas moins de 250 applis batailleraient sur ce marché.

Les plus connues: Clue, Flo, My Cycle Period, Glow, menstrual period tracker… Les deux premières revendiquent respectivement onze et 43 millions d’utilisatrices à travers le monde. Solenne Le Hen en a installé cinq sur son smartphone, le même jour. Histoire de tester la concordance de leurs estimations, durant six mois. Pas fameuse, cette concordance: la journaliste de Franceinfo et coautrice du livre Les Négligées. Enquête au cœur du business de la santé des femmes (HarperCollins France, 2025) a constaté une faible fiabilité, pour les versions gratuites comme payantes. Sur la base des mêmes données, ces applis livraient des dates de début de règles différentes, avec jusqu’à trois jours d’écart. Mieux vaut ne pas trop miser là-dessus pour emporter ou non des tampons.

Ni pour tomber enceinte. «La confiance des femmes dans ces applis est incroyable, estime dans l’ouvrage le gynécologue parisien Michel Mouly. Certaines de mes patientes me disent « docteur, je n’arrive pas à tomber enceinte ». Je les examine, et leur annonce qu’elles sont en pleine période d’ovulation. Et là, elles me répondent: « C’est impossible, l’appli sur mon téléphone me dit le contraire. »» Sauf que c’est même écrit dans les conditions d’utilisation, épingle Solenne Le Hen: «Nous déclinons toute responsabilité dans l’utilisation et la fiabilité du site et de l’appli», «l’utilisation se fait à vos propres risques», «l’application ne peut pas et ne garantit pas des améliorations ou des résultats»…

Si ces applis ne fonctionnent pas (très bien), à quoi bon préciser l’état de son cuir chevelu, de sa peau ou de ses glaires cervicales?

Mais si ces menstrutechs ne fonctionnent pas (très bien), à quoi bon préciser l’état de son cuir chevelu, de sa peau ou de ses glaires cervicales? Pourquoi donc indiquer souffrir de ballonnements, de constipation ou de stress? Pourquoi renseigner sa position préférée au lit et son penchant (ou non) pour la masturbation? Pour vendre tous ces renseignements, pardi! En les faisant qui plus est passer pour des données de «bien-être» plutôt que de «santé», histoire d’éviter les contraignantes réglementations qui s’appliquent à ces dernières.

Solenne Le Hen a lu ce que personne ne parcourt jamais: les règles de confidentialité. Une trentaine de pages en petits caractères et souvent en anglais, qui rappellent cette règle du Web: «Quand c’est gratuit, c’est toi le produit.» Donc oui, Amazon peut savoir à quelle fréquence telle utilisatrice se caresse le clitoris et si telle autre préfère le missionnaire ou la levrette. Que les Gafam ne seraient-elles prêtes à débourser pour mieux écouler, par la publicité ciblée, un Womanizer ou des tests de grossesse… Pas contentes? «Si vous n’êtes pas d’accord, n’utilisez pas nos services.» C’est écrit noir sur blanc dans les conditions d’utilisation de Glow.

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