Gérald Papy
Gérald Papy
L’éthique à géométrie variable de Marine Le Pen (chronique)
«La conception peu démocratique de l’exercice de la politique» qui lui est reprochée ne devrait-elle pas faire douter de sa capacité à être présidente?
L’exhumation de déclarations politiques peut être douloureuse pour ceux qui les ont prononcées et oubliées… Nous sommes le 5 avril 2013. Le Parti socialiste est au pouvoir en France. Le président est François Hollande, son Premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Marine Le Pen, présidente du Front national et députée européenne, est interviewée sur Radio Classique et Public Sénat. Le propos porte sur les suites à donner à l’affaire Cahuzac, du nom de ce ministre délégué au Budget condamné pour fraude fiscale.
«Ils n’arriveront pas à me salir parce que j’ai une éthique, j’ai une morale, que je m’y tiens, et que moi, quand je réclame l’éthique et la morale, je me l’applique à moi-même, assure Marine Le Pen. J’ai entendu le président de la République dire que ce qu’il faudrait, c’est rendre inéligibles à vie ceux qui sont condamnés… –jusque-là, j’étais parfaitement d’accord, c’était dans mon projet présidentiel – pour corruption et fraude fiscale. Ah bon, et pourquoi pas le reste? Pourquoi pas pour favoritisme? Pourquoi pas pour détournement de fonds publics? Pourquoi pas pour emplois fictifs? C’est sûr que là, cela ferait tomber un certain nombre de personnes au PS, y compris le chef du gouvernement qui, donc, ne pourrait pas être à la place où il est.»
Marine Le Pen pourrait ne pas être à la place dont elle rêvait pour 2027. Elle a été condamnée pour détournement de fonds publics à quatre ans de prison, dont deux ferme, et à cinq ans d’inéligibilité. Vingt-trois autres prévenus du Rassemblement national ont été condamnés dans ce dossier. Les faits se sont étalés de 2004 à 2016, à une période où la dirigeante d’extrême droite faisait la leçon à la classe politique. C’est en vertu de la loi Sapin 2 sur la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique, adoptée en 2016 après l’affaire Cahuzac, que Marine Le Pen a vu sa peine d’inéligibilité assortie d’une exécution provisoire, en réalité immédiate, qu’un recours en appel ne suspend pas. Les juges l’ont justifiée par «un risque de récidive» et de «trouble à l’ordre public». En cause, un système de défense qui constitue «une construction théorique qui méprise les règles du Parlement européen et les lois de la République» et qui traduit «une conception peu démocratique de l’exercice politique, ainsi que des exigences et des responsabilités qui s’y attachent». Le jugement relève strictement de l’application du droit et ne ressort pas d’une «décision politique» comme Marine Le Pen et les autres responsables du RN l’insinuent.
Ceux qui, au sein de la droite, du centre et de l’extrême gauche soutiennent d’une façon ou d’une autre que Marine Le Pen «mérite la sanction pénale mais pas la sanction politique» sont dans l’erreur –puisqu’il n’y a qu’une sanction pénale–, fragilisent l’Etat de droit et rejoignent ainsi l’extrême droite dans ses intentions profondes. Marine Le Pen inéligible en 2027? Si l’impossibilité découle d’une décision de justice, où est le problème? La «conception peu démocratique de l’exercice politique» qui lui est reprochée ne devrait-elle pas en soi faire douter de sa capacité à être présidente de la France?
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