
Les Etats européens face à trois défis existentiels: pour quel coût? (chronique)
Le réchauffement climatique, la perte de productivité du travail et la remilitarisation n’ont pas été anticipés. La facture associée risque d’être très élevée.
Il apparaît évident que la Belgique et les pays européens se retrouvent face à des défis existentiels. Le premier, qui s’est matérialisé voici une dizaine d’années, est le constat d’un réchauffement climatique. La sortie des énergies fossiles, déjà envisagée dans les années 1970 à la suite des chocs pétroliers, s’impose de nouveau. Cependant, de nombreux pays ont préféré délocaliser à moindre coût leur approvisionnement en énergie, tout en réduisant leur filière nucléaire. Le rattrapage nécessitera des investissements massifs. Le second est la perte de productivité du travail par rapport à nos concurrents américains et chinois. Elle est causée par une baisse d’innovation, un niveau éducatif en déclin et une profusion de normes réglementaires inhibantes. Le plan Draghi, qui reste une bouteille à la mer, souligne l’urgence de mesures de rattrapage estimées à l’échelon européen à 800 milliards d’euros d’investissements annuels. Le troisième défi est la remilitarisation. Depuis la chute du mur de Berlin, les pays européens ont démantelé leur défense, minimisant leurs investissements et délocalisant leur protection aux Etats-Unis via l’Otan. Le comportement belliqueux de la Russie et l’isolationnisme de l’administration américaine les obligent à faire marche arrière et à réinvestir plusieurs points de PIB dans leur sécurité (cinq milliards pour la Belgique pour la seule année 2025).
Les Etats européens disposent-ils de moyens suffisants pour relever tous ces défis? Dans l’absolu, il serait possible d’augmenter les dépenses publiques, comme l’a annoncé l’Allemagne pour l’industrie militaire avec un plan d’investissement de 400 milliards d’euros, mais certains pays comme la France et la Belgique ont déjà des dettes et des déficits excessifs, rendant cette option périlleuse. Comme on l’a vu en 2012, une crise de la dette est toujours possible même si les autorités européennes avalisent ces dépenses. De même, certains pays comme la Norvège possèdent des fonds souverains pour faire face à de telles dépenses non anticipées. Mais ces réserves assurantielles sont constituées d’épargne publique accumulée au cours de périodes passées plus prospères, ce qui nécessite de la prévoyance et une acceptation par les populations. Ça n’a pas été le cas en Europe. Une autre possibilité consisterait à émettre des emprunts privés ou publics européens, avec le risque majeur d’une augmentation des taux d’intérêt et un effet récessionniste. Les marchés ont déjà anticipé cette conséquence et le taux de refinancement (à dix ans) de tous les pays européens a augmenté (pour la Belgique, il s’élève à 3,45% alors qu’il était à 2,64% en décembre 2024). Enfin, la solution ultime consisterait à modifier le système social (heures de travail, retraites, etc.) et fiscal (augmentation des impôts), décision aussi coûteuse et clairement impopulaire.
A la fin du XIXe siècle, Adolphe Thiers aimait à dire que «gouverner, c’est prévoir». Force est de constater que ces trois défis n’ont pas été anticipés et la facture associée risque d’être très élevée.
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