Franklin Dehousse

Les rouages cachés de l’Europe: panique à bord, tout est normal (chronique)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Voir les démocraties réarmer après avoir longtemps ronflé crée une incitation accrue chez les dictateurs.

Les barrissements, agressions, et lâchages constants de Donald Trump ont fini par convaincre l’Europe que le monde avait vachement changé. Les Européens, en tout cas. Selon un sondage récent, quelque 50% estiment probable une guerre avec la Russie dans les prochaines années. En revanche, leurs dirigeants semblent pour la plupart moins lucides. Ils continuent de qualifier les Etats-Unis d’«alliés».

La meilleure représentante de cette tendance reste Ursula von der Leyen, qui évoque de plus en plus une reine d’ancien régime égarée dans un bunker nostalgique (heureusement pour la Commission, ses collègues Kaja Kallas et Andrius Kubilius tiennent des discours plus lucides). Rien ne l’illustre mieux que la faille béante entre elle et le futur chancelier allemand. Friedrich Merz est devenu l’espoir du renforcement européen, von der Leyen son obstacle, et son dernier programme d’action une vase mentale dangereuse car il occulte plusieurs problèmes cruciaux. Les responsables européens annonçaient en 2024 que «cette fois, ils avaient prévu l’élection de Trump» (sic). A les voir courir comme des poules sans tête, on se demande en quoi consistait cette préparation.

Voici trois ans, juste après l’attaque russe de l’Ukraine, j’avais indiqué que les Européens devaient assister tout de suite l’Ukraine au maximum. Et surtout lancer immédiatement un grand programme de réarmement. Hélas, rien de tout cela n’a été fait. Olaf Scholz a offert 5.000 casques. Macron a parlé d’une «économie de guerre» en se gardant bien de la faire. Et le tandem von der Leyen-Michel a préféré promettre à l’Ukraine une adhésion européenne aussi lointaine que dangereuse. Les dirigeants ont chloroformé leurs électeurs pour se faire réélire. Ces trois années perdues vont maintenant coûter extrêmement cher à tous.

De sommet en sommet, l’Europe mesure le trou profond dans lequel elle est tombée. Certaines capacités largement inexistantes. Une dépendance aux fournisseurs américains de moins en moins fiables. Des budgets insuffisants. Trop peu de personnel formé. Et des armées inadaptées à la guerre continentale. Il faudra de nombreuses années pour compenser autant de carences.

 Vladimir Poutine, lui, réarme de façon forcenée depuis trois ans. Laissera-t-il du temps à l’Europe avant d’effectuer une incursion dans les pays Baltes ou les Balkans? A en croire l’histoire, c’est loin d’être sûr. En 1914, la France et la Russie avaient commencé à réarmer face à l’Allemagne. Le chef des armées allemandes, Helmuth von Moltke, voulait profiter de sa supériorité passagère. Il a réclamé de façon répétée aux autorités «une guerre aussi vite que possible», et il l’a obtenue. En 1939, Grande-Bretagne et France avaient commencé à réarmer. Hitler a avancé ses plans pour profiter de sa supériorité passagère. Ce sont les armées existantes qui dissuadent, pas les vagues promesses d’en créer. Au contraire, voir les démocraties réarmer après avoir trop longtemps ronflé crée une incitation accrue chez les dictateurs. Surtout avec Trump, haïssant l’Europe, comme allié objectif. Tous ceux qui méprisent l’histoire s’exposent à la revivre.

 

 

 

 

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