Le final du Tour du Rwanda cycliste perturbé par les dieux du ciel. © DR

Les frissons d’une course cycliste (chronique)

Joseph Ndwaniye
Joseph Ndwaniye Infirmier et écrivain.

L’édition 2025 du Tour du Rwanda cycliste s’est terminée non dans l’euphorie d’un sprint final mais dans une fin suspendue. La passion s’est inclinée devant l’imprévisible.

Passionnés tous les deux par le vélo, le peintre belge Paul De Gobert et moi avons décidé de lui consacrer un livre. Nous y retraçons l’histoire des deux-roues au Rwanda. Après beaucoup d’hésitations –la guerre dans le pays voisin entre les rebelles du M23 et l’armée régulière de la République démocratique du Congo incitant à la prudence–, j’ai finalement réservé mon billet pour Kigali où je comptais assister au Tour du Rwanda 2025.

Le jour de l’ouverture de la compétition, le 23 février, j’ai enfin pu ressentir le frisson du départ d’une grande course cycliste. Jusqu’alors, seul mon regard m’avait permis d’assister à ces instants à travers l’écran du téléviseur. Cette fois, j’étais là, fondu dans une foule bigarrée, emporté par une vague d’excitation collective. Drapeaux flottants, klaxons stridents et cris d’encouragements transformaient ce moment en une scène vivante et palpitante. Sur la ligne de départ, les coureurs, concentrés, ajustaient leur prise sur le guidon. Puis en un éclair, les roues mordirent l’asphalte et l’attente se mua en action. Je compris alors qu’un départ de course ne se limite pas à voir des athlètes s’élancer, mais qu’il est fusion de force et de grâce. Un ballet dans lequel chacun s’apprête à défier non seulement ses concurrents mais aussi ses propres limites.

Pendant huit jours, j’ai suivi les batailles acharnées sur les routes escarpées du pays des mille collines. Chaque étape déroulait son propre récit, mais l’avant-dernière a laissé une empreinte indélébile au fond de mon esprit. L’arrivée se jouait au sommet de Rebero, ce point culminant de Kigali où chaque coup de pédale se muait en un combat contre la gravité elle-même. La ferveur populaire qui portait les derniers échappés a viré en désillusion lorsqu’à 200 mètres de l’arrivée, le régional de l’étape s’est fait déborder par un grimpeur érythréen. Le lendemain, j’ai attendu la dernière étape avec impatience. Le peloton devait s’élancer à midi. Mais, alors qu’aucune goutte n’était tombée les jours précédents, le ciel a choisi cet instant précis pour se déchirer. Une averse soudaine s’est déversée sur Kigali, transformant l’asphalte en une surface très glissante.

Les dieux du cyclisme avaient rêvé d’une course, et ceux du ciel l’ont littéralement noyée.»

Imperturbables, les coureurs prirent tout de même le départ. A peine engagés dans la première descente, plusieurs favoris dont le maillot jaune ne purent éviter la chute. Un frisson d’angoisse parcourut la foule. Les organisateurs n’eurent d’autre choix que d’arrêter la course afin d’évaluer la situation. Une heure plus tard, le peloton repartit sur un tracé modifié, amputé de ses portions les plus redoutables. Mais la pluie redoubla encore, rendant chaque virage dangereux. Dans l’avant-dernier tour, des chutes en cascade augmentèrent le chaos. A cran, les premiers du classement prirent la décision radicale de mettre pied à terre.

Après de longues minutes d’échange entre l’organisation et l’Union cycliste internationale, la course fut définitivement arrêtée. Le classement de la veille fut entériné, laissant un goût d’inachevé à ceux qui espéraient encore grappiller quelques précieuses secondes. Ainsi prit fin cette édition 2025, non dans l’euphorie d’un sprint final, mais dans une fin suspendue. Les dieux du cyclisme avaient rêvé une course, et ceux du ciel l’ont littéralement noyée. Et moi, spectateur privilégié de ce théâtre d’émotions, je garderai en mémoire cette journée où la passion dut s’incliner devant l’imprévisible.

 

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