Franklin Dehousse

Bienvenue dans la nouvelle Europe, tenaillée entre la Russie nazie et l’Amérique fasciste

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Une carte blanche signée Franklin Dehousse, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’UE.

Le soir du 3 août 1914, Lord Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, observait les agents éteindre par souci de sécurité les lampadaires publics. Attristé par l’échec de tous ces efforts de paix et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il déclara à un ami: «Les lampes s’éteignent sur toute l’Europe, et nous ne les reverrons pas de notre vivant.»

Son pronostic se révéla exact. Le continent traversa deux conflits sanglants et de multiples crises économiques avant de retrouver une certaine stabilité. Il le dut au nouveau système de coopération internationale porté largement par Roosevelt et Truman. Nous n’avons pas encore atteint le point d’effondrement de 1914, mais nous nous en rapprochons dangereusement.

Depuis son retour au pouvoir, Trump a démoli en quelques semaines des pans entiers du système de l’ONU en lançant des revendications territoriales et des tarifs douaniers tous azimuts, en abandonnant la coopération fiscale et l’OMS, en attaquant la Cour pénale internationale et son personnel. Dans la semaine du 12 février, son administration a démoli avec autant de ferveur les bases de l’OTAN. Le nouveau ministre pochard à la tête de la Défense, Pete Hegseth, a d’abord expliqué que les Etats-Unis n’apporteraient rien à la garantie d’un cessez-le-feu en Ukraine, puis qu’ils entendaient se retirer de la défense conventionnelle de l’Europe. Trump a ensuite abandonné d’emblée une série de concessions à Poutine, en annonçant une négociation bilatérale avec la Russie, dont seraient exclues tant l’Ukraine que l’Europe.

Depuis son retour au pouvoir, Trump a démoli en quelques semaines des pans entiers du système de l’ONU en lançant des revendications territoriales et des tarifs douaniers tous azimuts.

On prépare même un échange de visites officielles entre les deux dirigeants pour célébrer leur amitié éternelle. Pour couronner le tout, le vice-président J.D. Vance a attaqué les Européens à Munich au nom de la démocratie (sic), en célébrant la grandeur de l’extrême droite européenne. Pour être bien compris, après une visite du souvenir à Dachau, il a annulé sa rencontre avec le chancelier allemand, au profit d’une autre avec la tête du parti néo-nazi, Alice Weidel, toujours au nom de la démocratie.

 

Le seul avantage de cette pluie d’agressions réside dans sa clarté. Depuis 2014, le grand navire de la coopération internationale post-1945 avait déjà connu des turbulences et des fissures. Cette fois-ci, sous la montée des eaux, il s’enfonce franchement dans l’océan. La seule loi valable, dorénavant, sera la loi de la jungle. En outre, dans ce contexte de prédation, les dirigeants actuels des Etats-Unis sont devenus des ennemis bien plus que des alliés, ou même des neutres. De Trump à Vance en passant par Gabbard, la directrice du renseignement national, ou Musk, leur sympathie pour la Russie, bien plus que pour l’Europe, constitue une constante. Ladite sympathie, qui apparaissait déjà pendant le premier mandat de Trump, se comprend d’ailleurs aisément: les deux présidents adorent faire de l’argent, sont racistes, narcissiques, et détestent toute contrainte juridique. L’Europe se trouve ainsi prise en tenaille entre deux puissances hostiles.

Que la Russie ait viré au nazisme ne réclame guère de démonstration. Comme le IIIème Reich naguère, elle est dirigée par un chef messianique, qui rêve de reconstruire un empire écroulé, possède des capacités psychologiques – mais non militaires –, et s’inspire de thèses historiques infantiles. Les habitants sont soumis à une constante surveillance. Des peines de prison lourdes frappent le moindre signe de dissentiment. Les opposants passent régulièrement par la fenêtre. L’école a retrouvé l’endoctrinement et l’éducation militaire. L’économie est totalement mobilisée pour la guerre, au mépris de tout le reste. 

Les deux présidents adorent faire de l’argent, sont racistes, narcissiques, et détestent toute contrainte juridique.

La fidélité russe au nazisme se marque également à l’extérieur. Les traités sont systématiquement violés. Les crimes de guerre abondent, contre les militaires comme les civils. La liquidation physique, économique, et même culturelle, de l’Ukraine constitue un objectif avoué. Les Ukrainiens sont des untermenschen. La terreur constitue le mode constant d’occupation. La ferveur dans l’imitation se note aux petits détails délicats, comme l’envoi de camions crématoires pour éliminer discrètement les cadavres dans les territoires occupés (ce qui explique la sous-estimation massive des pertes civiles en Ukraine).

Un dangereux glissement

Le glissement des Etats-Unis dans le fascisme ne fait que commencer. Il faut d’abord noter la subversion de tous les contre-pouvoirs. Le Congrès républicain est tétanisé par les menaces de Musk de financer une campagne primaire à dizaines de millions de dollars pour tout mandataire s’opposant à Trump. A cela s’additionnent des menaces physiques (Vanity Fair, 19/2/25). Cela explique la validation par le Sénat de nominations de candidats incroyablement stupides et dangereux (comme Hesgeth, Gabbard, Patel ou Kennedy Jr, le nouveau ministre de la Santé). La justice, quand elle fait son travail, est attaquée dans les médias. Musk va même jusqu’à publier sur son réseau les coordonnées de la fille d’un juge responsable d’une décision critique, ou attaquer un fonctionnaire aveugle. Tous les récalcitrants sont voués aux huées des milieux nationalistes chrétiens sur les réseaux sociaux. La presse critique fait l’objet de plaintes en justice répétées, de menaces de retrait de licences, ou d’expulsion de la Maison Blanche.

 

La fidélité russe au nazisme se marque également à l’extérieur. Les traités sont systématiquement violés.

L’épuration de l’administration fédérale a pris des dimensions considérables. Musk s’attaque en priorité aux administrations qui avaient engagé des procédures contre lui. Elles ont bien sûr été arrêtées, au nom de la bonne gestion. De plus, il met ainsi la main sur des monceaux de données utiles à ses entreprises (ou qu’il peut revendre à d’autres). Les licenciements sanctionnent la moindre résistance et surviennent dans l’incompétence, ici aussi, la plus totale. Ainsi, des agents de contrôle des armes nucléaires ont été évacués le mardi, et réintégrés le vendredi. L’agence des transports aériens (directement liée aux intérêts aéronautiques de Musk) a également été purgée, avec des conséquences déjà perceptibles sur leur sécurité. Sont également purgés les membres des «listes d’ennemis» du  FBI et du ministère de la Justice, directement liés aux enquêtes et procès concernant Trump. De façon très significative, l’administration en charge de la lutte contre la corruption étrangère a aussi été démantelée. Tout ceci présente de graves dangers pour les USA, mais aussi pour leurs collaborations avec l’Europe.

L’approche fasciste se marque tout autant dans les relations extérieures. Revendications territoriales lancées contre les pays voisins (Canada, Panama, Groenland,…), amitiés privilégiées avec les dictateurs, contestation permanente des organisations internationales et du droit international, marchandisation de toutes les négociations.

En bref, les Etats-Unis ne sont plus du tout la patrie de Washington, Lincoln, Roosevelt et Reagan. Il s’agit d’une nation dirigée par une bande d’oligarques en dehors du cadre constitutionnel normal (parfois avec la complicité de la Cour suprême, qui a notamment fabriqué un régime d’immunité complète du président dans le cadre de ses fonctions, violation de l’objectif le plus fondamental de la Constitution de 1787, et permis de fortes dépenses presque incontrôlées dans les élections). A l’heure actuelle, cela ressemble beaucoup aux débuts de l’Italie ploutocratique de Mussolini, et risque de déboucher sur des conflits internes graves, surtout si des catastrophes surviennent dans le chaos administratif grandissant.

«Trump 1 sous stéroïdes»

La présidence Trump 2 est aussi différente de Trump 1. Comme je l’avais annoncé, ce mandat sera «Trump 1 sous stéroïdes». Trump 2 n’est plus le Trump 1 hésitant, élu par hasard, changeant d’avis, entouré de techniciens limitant la casse. Disposant de moyens bien plus grands, il a pris le contrôle du Parti républicain, puis du Congrès, et maintenant largement du pays. Ses ministres sont des nullités aux ordres. Surtout, ses oligarques maintenant l’encadrent, et le remettent régulièrement sur la voie. L’agenda est donc bien plus étendu, et la constance du président bien plus grande. Celui-ci s’est vu promettre un retour à la Maison Blanche, et donc l’immunité pour ses délits antérieurs, ainsi que beaucoup d’argent. Le vrai slogan de cette seconde présidence, c’est «money, money, money». D’où la fantastique soumission de Trump à Musk. D’où la place anormalement forte de Vance, créature de Peter Thiel, le patron libertarien de Palantir.

 

Le vrai slogan de cette seconde présidence, c’est «money, money, money».

Cette joyeuse équipe entend exporter sa stratégie, si efficace aux Etat-Unis, à l’extérieur. Ainsi, le gouvernement américain a déjà procédé au renversement des alliances. Il est maintenant pro-Poutine et anti-Europe. Avec Poutine, il y a toujours moyen de faire de l’argent; avec la vieille Europe, «communauté de droit», c’est bien plus compliqué. Donc, à Poutine on fait tous les cadeaux, et à l’Europe on réclame toujours davantage. Par ailleurs, comme aux USA, on va utiliser les réseaux sociaux pour trafiquer les élections. D’où les interventions répétées de Vance pour bloquer toute régulation européenne, en menaçant même de supprimer tout soutien américain. D’où la promotion répétée de l’extrême droite, tant par Musk que Vance, en Allemagne, en Italie, et en Roumanie par exemple. (Noter aussi le revirement soudain de Trump, maintenant en faveur de TikTok, depuis que cette application a servi précisément à truquer l’élection roumaine).

Il est fascinant de constater que le clan Trump recourt aux mêmes manipulations des réseaux sociaux que le clan Poutine. Que ses amis d’extrême droite sont les mêmes que ceux de Poutine. Que ses discours racistes et xénophobes sont les mêmes. En réalité, le discours de Vance à Munich aurait parfaitement pu être prononcé par Poutine. La stratégie des uns et des autres, simple, consiste à paralyser l’Europe avant de la violer. Divisés, les Etats seront plus faciles à écraser. Entretemps, les gouvernements européens vont subir les mêmes chantages que Zelensky (voir l’incroyable contrat de servage financier qui lui a été réclamé). Des avantages exploitables pour Trump, et des concessions à Poutine.

 

Ces chantages vont être facilités par l’incroyable «mollassonerie» militaire des Européens depuis 2014. Malgré de nombreux avertissements, ils restent pour le moment dans l’incapacité totale d’affronter une offensive russe seuls. Cela, soit dit en passant, accroît beaucoup l’importance de sauver l’Ukraine pour sauver l’Europe. Celle-ci ne possède pour le moment que fort peu de moyens de transport, d’armes sophistiquées, de défense aérienne, de missiles, de support logistique. Elle ne dispose pas non plus d’un état-major ou d’un système d’information autonomes. Elle ne détient des stocks de munitions que pour quelques semaines de guerre. Il va falloir combler toutes ces carences, et en créant des capacités de production en Europe même (pour éviter des chantages supplémentaires ensuite).

Le discours de Vance à Munich aurait parfaitement pu être prononcé par Poutine.

Cela va changer radicalement la vie des Européens. La défense coûte cher, surtout quand on l’a négligée un tiers de siècle. Néanmoins, devenir un protectorat de Trump pour les uns et de Poutine pour les autres, ne sera pas nécessairement plus plaisant. Comme l’a bien dit le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, sans investir sérieusement dans la défense, il vaut mieux se préparer à apprendre le russe ou s’exiler en Nouvelle-Zélande. Il serait bon que les gouvernants européens s’activent. L’Europe, en réalité, ne manque pas de moyens. En revanche, elle manque de dirigeants sérieux, d’institutions efficaces, et de volonté politique.

On le voit encore après la réunion informelle organisée par Macron à l’Elysée, face à un danger immédiat. Les déclarations des dirigeants frappent en général par leur incohérence et leur vide. Maintenant, il faut arrêter les discours, et agir, et même agir très vite. En commençant par renforcer immédiatement le soutien à l’Ukraine. Car le système qui garantit notre sécurité depuis 80 ans est mort.

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