Autopsie de la bande à Baader
La libération prochaine d’une ex-membre de la Fraction armée rouge a ranimé le débat sur la dérive terroriste des gauchistes des années 1970. L’un d’eux, Karl-Heinz Dellwo, a accepté de s’expliquer pour Le Vif/L’Express
De notre correspondante
Le 24 avril 1975, cinq hommes et une femme pénètrent dans l’ambassade d’Allemagne fédérale, à Stockholm. Membres de la Fraction armée rouge (RAF), ils prennent en otage 11 personnes et exigent la libération des trois leaders historiques de leur groupe révolutionnaire armé – Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Ulrike Meinhof – et celle de 23 autres terroristes emprisonnés. A défaut, ils menacent de tuer leurs otages, l’un après l’autre. A Bonn, le gouvernement de Helmut Schmidt refuse l’ultimatum. Le commando abat alors l’attaché militaire, puis le conseiller économique de l’ambassade. Vers minuit, l’explosion impromptue d’une bombe, apportée par les terroristes, met fin à l’opération, tuant deux des six membres du groupe. Les survivants, dont Karl-Heinz Dellwo, seront condamnés, le 20 juillet 1977, à une » double perpétuité « .
Dellwo n’a que 23 ans au moment des faits. Sur une photo de l’époque, il a le regard vide d’un adolescent aux mèches rebelles. Aujourd’hui, cheveux courts, lunettes aux montures noires, c’est un homme de 54 ans, souriant quoique réservé. Revenu vivre à Hambourg, après avoir passé vingt années de sa vie en prison, l’ancien militant révolutionnaire dirige une société de production de films documentaires. Il vient d’achever une enquête sur l’Association psychanalytique allemande, consacrée notamment à son comportement durant le IIIe Reich. En décembre dernier, il livrait à Amnesty International un reportage sur les jeunes et la défense des droits de l’homme. Installé dans un café, près de la gare de Hambourg, il s’exprime avec retenue, presque à voix basse, prend le temps de choisir ses mots. Son discours reste combatif. Mais il est difficile d’imaginer que cet homme ait pu tuer, autrefois, au nom de convictions politiques.
Parmi les ex-membres de la RAF, Karl-Heinz Dellwo est l’un des rares à accepter de parler. Il veut contribuer, dit-il, à ce que la société allemande puisse enfin porter un regard extérieur sur cette période douloureuse de l’après-guerre pour tenter de la faire entrer dans l’Histoire. » Nous en sommes toujours à des années-lumière, précise-t-il aussitôt. Les anciens de la RAF ne peuvent dire quoi que ce soit pour défendre leur histoire sans qu’aussitôt on les soupçonne de vouloir reprendre la lutte armée. Il n’y a pas de véritable intérêt à comprendre l’histoire de l’après-guerre dans ce pays, le débat qui y règne depuis deux mois est hystérique. »
De fait, la polémique n’a pas quitté la Une de l’actualité allemande, depuis l’annonce d’une libération prochaine de Brigitte Mohnhaupt et la demande de grâce présidentielle pour Christian Klar, deux figures historiques de la » deuxième génération » de la RAF (voir l’encadré). Et la controverse publique, aujourd’hui, ne fait pas dans la nuance. A l’image des avis de recherche, autrefois placardés dans tous les bâtiments publics, où l’on distinguait des portraits en noir et blanc de jeunes gens hagards.
» Ne laissez pas sortir ceux qui ont assassiné mon mari ! » s’écriait récemment, à la Une du quotidien Bild, Waltrude Schleyer, la veuve du patron des patrons allemands, Hanns-Martin Schleyer, tué en octobre 1977. » Une terroriste de la RAF déambule à Berlin ! » titrait encore un quotidien populaire de la capitale allemande, présentant une photo d’Eva Haule, ancienne de la RAF, poursuivie comme une star de cinéma par un paparazzi – sa peine de sûreté expirant en août prochain, elle est autorisée à sortir temporairement de prison pour reprendre contact avec l’extérieur. » Tolérance zéro pour ceux qui n’ont pas montré le moindre regret « , tempête enfin Markus Söder, secrétaire général de la CSU, la branche bavaroise de la CDU, le parti conservateur au pouvoir. » Lorsque l’on est condamné plusieurs fois à la perpétuité, on ne peut espérer ni grâce ni libération anticipée « , ajoute-t-il.
En face, le discours n’est guère plus subtil. Ainsi ce message de Christian Klar, envoyé en janvier à un quotidien d’extrême gauche, appelant à la » défaite des plans du capital « . Ou encore, cette discussion organisée à Münster, en février dernier, à laquelle participait Inge Viett, sortie de prison il y a dix ans. A la question : » Que regrettez-vous ? « , celle qui fut condamnée pour tentative d’assassinat sur un policier français répond : » Que nous n’ayons pas été meilleurs pour provoquer la rupture. »
Au c£ur de la polémique qui secoue l’Allemagne, un constat : aucun des anciens de la RAF n’a exprimé en public le moindre regret d’avoir supprimé des vies. Pas l’un d’eux, à plus forte raison, n’a présenté des excuses.
Karl-Heinz Dellwo ne fait pas exception à la règle. Dans le vacarme assourdissant du débat public, il résume à voix basse : » Il y a eu des actions, lors de la lutte armée, qui étaient incontestablement fausses et illégitimes et dont on doit avoir honte aujourd’hui. Mais nous avons passé des décennies en prison pour cela. Aujourd’hui, des journalistes m’appellent et, sans même s’être présentés, me demandent par trois fois si je regrette. Que nous ayons purgé de lourdes peines de prison ne leur suffit pas. Comme si nous en étions sortis intacts, ils veulent encore nous casser moralement – ce que je ne peux ni ne veux accepter. » Pour Dellwo, le » regret » est une question individuelle à laquelle il ne veut pas répondre, car elle passe à côté de l’essentiel : le contexte politique des » années de plomb « , sans lequel on ne peut comprendre, selon lui, le cheminement vers la lutte armée. Il tient donc, d’abord, à expliquer son engagement. Evoque la mort de Benno Ohnesorg, un étudiant tué par un policier, en 1967, lors d’une manifestation à Berlin, qui lui donna la conviction profonde, comme à beaucoup d’autres, de ne pas avoir sa place dans cette Allemagne du miracle économique, fermant trop bien les yeux sur ses compromissions passées. Il confie aussi, rapidement, que son père a été chassé du lycée pour être le fils d’une » demi-juive « . Il raconte encore qu’il écopa, à l’âge de 21 ans, d’une condamnation à un an de prison pour avoir squatté un immeuble à Hambourg, peine qu’il purgea jusqu’à l' » avant-dernier jour « . Il décrit enfin ce dialogue impossible entre les générations dans un pays sortant à peine de la dictature et qui n’a pas su trouver, comme en France, les moyens politiques d’éviter la spirale de la violence. » On a l’air de considérer que nous vivions alors dans une société heureuse et satisfaisante, comme s’il n’y avait pas eu de guerre du Vietnam ni de colonialisme, comme si la République fédérale n’avait pas été créée sur une histoire criminelle et comme si presque tous les nazis n’avaient pas été intégrés dans la nouvelle société, conclut-il. Un des aspects de la RAF est que nous avons voulu mener la résistance au nazisme que nos parents n’avaient pas faite. Je ne cherche pas à me justifier. Chaque mort était de trop et la violence révolutionnaire reste de la violence, mais je refuse d’entrer dans un débat qui renierait l’Histoire. Dans les années 1960, les mouvements de libération étaient tous liés à la lutte armée : la Fraction armée rouge n’est pas tombée du ciel. » La faute est collective, selon Dellwo : les crimes de la » bande à Baader » n’étaient pas le fait d’un petit groupe d’illuminés, à l’écouter, mais le produit d’une situation politique. Inutile donc d’attendre aujourd’hui que quelques individus ayant passé une bonne partie de leur vie en prison et approchant de la soixantaine expriment un mea culpa qui leur ferait porter, seuls, la responsabilité des conflits d’autrefois.
On aimerait pourtant en savoir plus. A défaut de regrets, certains expriment-ils leurs doutes ? Se revoient-ils entre eux ? Que disent-ils de cette époque ? Karl-Heinz Dellwo lâche un rire prudent et ferme poliment la porte de sa vie privée en répondant qu' » individualiser l’Histoire est une tentative de dépolitisation qui la vide de sa substance « .
Décidément, les anciens de la RAF, même lorsqu’ils parlent, détestent le registre de la confidence. Durant sept ans, certains ont pourtant participé à une expérience étonnante pour d’ex-terroristes : ils se sont retrouvés, quelques week-ends par an, en présence de psychothérapeutes non pour évoquer leur passé dans l’illégalité, mais pour parler de leur vie en prison. Pas de démarche thérapeutique, mais un travail de réflexion, qui a donné lieu à la publication d’un livre, auquel Dellwo a participé : il dit en avoir beaucoup appris sur la » dureté » du mode de fonctionnement d’un groupe et sur les bienfaits de la parole, après des années d’isolement en prison, pour parvenir à porter sur les choses un regard plus distancié. Justement : que pense-t-il de ce livre, qui vient de sortir en Allemagne, qui présente l' » autre histoire du terrorisme allemand » en donnant la parole aux victimes ou aux proches des victimes des attentats de la RAF ? » Je l’ai, mais je ne l’ai pas encore lu, répond-il. Je veux m’en donner vraiment le temps. » Dans cet ouvrage, Corinna Ponto, la fille de Jürgen Ponto, président du directoire de la Dresdner Bank, assassiné le 30 juillet 1977, confie : » Celui qui a été victime ne peut jamais devenir une »ancienne victime ». Alors que l’on parle souvent des »ex-terroristes ». Cet « ex » est un privilège. »
Dellwo a-t-il pensé un jour dialoguer avec elle, ou avec d’autres ? » On ne peut faire revenir les choses en arrière, ni soigner les blessures. Elles sont là, il faut les respecter. Les victimes ont le droit de porter sur l’Histoire un regard privé. » » Ex-terroriste « , Karl-Heinz Dellwo a tiré un trait définitif sur la lutte armée, comme tous ses amis de naguère. Il mène une activité professionnelle et se dit peu engagé politiquement, même s’il a fréquenté un temps les milieux altermondialistes de Hambourg. Il ne se sent toujours pas pour autant revenu dans la société : » Un peu comme mon père, confie-t-il, qui n’a jamais retrouvé sa place en Allemagne après la guerre. »
Dans le livre qu’il n’a pas encore lu, Claudia Hillegaart, la fille de l’attaché économique Heinz Hillegaart, tué le 24 avril 1975 à l’ambassade d’Allemagne de Stockholm, le dit aussi : » Il faut à un moment ou à un autre que la vie continue. Pour eux aussi. » l
blandine milcent
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