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Un cessez-le-feu en Ukraine, plus lointain qu’il n’y paraît: «Aucune des parties ne peut être perdante»

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

Les négociations pour un cessez-le-feu en Ukraine s’enlisent. La Russie joue la montre, l’Europe peine à s’unir, Trump s’impatiente. Pendant ce temps, les combats continuent sur le terrain, et aucun des deux camps ne veut apparaître comme perdant, rendant tout accord immédiat quasi impossible.

Une Russie peu coopérative, qui campe sur ses positions et semble jouer la montre. Un accord partiel sur les infrastructures électriques et dans la mer Noire (partiellement respecté). Un retour des bombardements russes sur des infrastructures civiles. Un arrangement sur les terres rares remis en cause par Zelensky. Une force de garantie de la paix européenne qui peine à prendre forme. Une Russie qui veut s’immiscer dans la politique intérieure de l’Ukraine. Etc.

La liste est longue, mais elle n’est pas exhaustive. Elle montre surtout à quel point la perspective d’un cessez-le-feu en Ukraine, qui semblait d’abord être une question de jours, s’étale désormais dans le temps. Sans issue de secours apparente sur le court terme. Trump, qui veut son «trophée» de la «paix» rapidement, s’agace.

Pendant ce temps –on aurait tendance à l’oublier–, les combats sur la ligne de front se poursuivent. Et malgré une aide militaire américaine sous courant alternatif, qui varie au gré des humeurs du président républicain, la Russie ne parvient toujours pas à s’emparer des quatre régions (Louhansk, Donetsk, Zaporijia et Kherson) qu’elle a illégalement annexées. A Donetsk, où elle a concentré ses forces vives, sa progression est si lente qu’à rythme inchangé, il lui faudrait encore plusieurs années pour conquérir l’ensemble de l’Oblast.

Dès lors, que gagne Vladimir Poutine à faire durer les combats, alors que Trump lui offre une victoire partielle sur un plateau d’argent? Les réponses de Nina Bachkatov, docteure en sciences politiques, spécialiste de l’espace post-soviétique.

Pourquoi, selon vous, une perspective de cessez-le-feu rapide s’éloigne?

Les deux protagonistes, la Russie et l’Ukraine, restent coincés par leur propre rhétorique. Aucun des deux ne peut apparaître comme perdant. L’Union européenne, malgré tous ses efforts de «musculation», est mal embarquée: elle reste très éclatée dans sa réponse. Preuve en est: elle ne dispose même pas d’un seul interlocuteur dans les négociations. Dire que seuls les Américains sont responsables de la désunion du front occidental serait une simplification heureuse. L’Union européenne passe aujourd’hui son vrai test –plutôt inattendu puisqu’il repose sur une division avec Washington. Or, toutes les solutions déjà évoquées le sont à moyen ou long terme. A court terme, rien de concret ne se met en place. Qui plus est, tout est saupoudré de conditionnel.

Poutine insiste pour la mise en place d’une administration provisoire en Ukraine, en vue de refaire de nouvelles élections. Les Occidentaux laisseront-ils faire?

Il faut espérer que les Russes ont encore assez conscience des règlements internationaux pour savoir que ce n’est pas possible. S’ils sortent des arguments de ce genre, c’est surtout pour faire monter les enchères, inventer des revendications nouvelles pour durcir les négociations. Poutine veut arrêter la guerre, oui, mais avec ses conditions, aussi imbéciles soient-elles. En substance, son but est surtout de garder le contrôle d’une façon ou d’une autre sur le Donbass et la Crimée.

«Malheureusement, il est à craindre que cette guerre se poursuive encore pendant un certain temps.»

Nina Bachkatov

Docteure en sciences politiques, spécialiste de l’espace post-soviétique.

La situation actuelle est donc extrêmement complexe. Je ne vois aucun acteur individuel ou organisationnel qui puisse résoudre l’équation dans l’immédiat. Malheureusement, il est à craindre que cette guerre se poursuive encore pendant un certain temps. Tout dépendra du prix que Poutine et Zelensky sont prêts à payer. En ce sens, ce sont les deux protagonistes qui auront le dernier mot. Personne n’obligera une partie à faire un pas qu’elle ne veut pas faire.

Ce lundi, Zelensky a refusé la nouvelle proposition de Trump sur les terres rares. Fait-on face à une équation insoluble?

Cette histoire de terres rares montre à quel point on s’extirpera difficilement de cette situation. Initialement, Zelensky avait sorti l’idée des terres rares de son chapeau avec Biden, Trump l’a ensuite repris à sa sauce, en y faisant une condition d’un cessez-le-feu. Entre-temps, plusieurs versions semblent sortir et diviser les parties. La dernière volonté de Trump étant de mettre la majorité de l’industrie ukrainienne sous tutelle américaine, ce qui a provoqué le refus de Zelensky.

La force européenne en Ukraine pour le maintien de la paix ne voit toujours pas le jour. A-t-on sous-estimé le temps nécessaire à la mise en place d’une telle logistique?

Là aussi, l’équation est complexe. Qui va prendre le commandement de cette force? Sous quelle forme? Des forces nationales les unes à côté des autres? En vue d’une dissuasion conventionnelle, le plus simple serait cette dernière option. Techniquement, pour une meilleure coordination, la «coalition des volontaires» semble être l’option la plus plausible. Donc, sans forcément de coordination otanienne et/ou européenne. En revanche, les pays Baltes craignent que ce déplacement de sécurité européenne en Ukraine ne se fasse au détriment de leur propre sécurité. Tout cela est faisable. Cependant, cela ne garantit par une paix signée.

«Une coalition de volontaires ne garantit pas une paix signée.»

Nina Bachkatov

Docteure en sciences politiques, spécialiste de l’espace post-soviétique.

Pendant ce temps, et malgré l’accord d’un cessez-le-feu sur les infrastructures énergétiques, les combats se poursuivent. Poutine frappe notamment les civils. Pourquoi?

C’est aussi une façon de montrer qu’il peut encore se battre. Les Ukrainiens, de leur côté, ont également attaqué une raffinerie russe. Personne n’a intérêt à respecter un cessez-le-feu que l’autre ne respecte pas. La guerre appauvrira Poutine à un moment ou l’autre, personne ne mène une guerre sans en payer le prix fort.

«Personne n’a intérêt à respecter un cessez-le-feu que l’autre ne respecte pas.»

Nina Bachkatov

Docteure en sciences politiques, spécialiste de l’espace post-soviétique.

On ne décrète pas un arrêt des combats aussi facilement qu’on le pense. Un cessez-le-feu, ce n’est pas juste dire «on ne tire plus». La confusion entre trêve et cessez-le-feu est aussi fortement ancrée: le cessez-le-feu nécessite des conditions, des garanties, des règles beaucoup plus strictes et formellement définies. Il ne faut pas tomber dans l’hypersimplification des enjeux sur la table, car ils sont tous complexes.

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