
Condamnation de Marine Le Pen: «Jordan Bardella a encore un apprentissage à faire» pour rivaliser avec elle
Pour le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus, la popularité de Marine Le Pen n’est pas acquise à son remplaçant potentiel, surtout dans les classes populaires.
Jean-Yves Camus est politologue et spécialiste de l’extrême droite. Il décrypte les circonstances et les conséquences de la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics par le tribunal de Paris.
L’accusation de «scandale démocratique» avancée par les dirigeants du Rassemblement national pour qualifier la décision du tribunal judiciaire de Paris a-t-elle un fondement?
Les juges ont voulu sanctionner ce qu’ils qualifient de «système». Le mot est important. Non pas seulement des manquements individuels de tel ou tel eurodéputé aux règles de fonctionnement du Parlement européen, mais un véritable système qui a duré pendant dix ans. Face à la gravité de cette accusation, j’ai trouvé lors du procès que beaucoup de mis en cause étaient extrêmement légers dans leur défense. Marine Le Pen n’a pas été aidée par ce comportement. On a vu des assistants parlementaires, des députés, venir à la barre et expliquer qu’ils ne savaient pas bien comment cela fonctionnait, qu’ils n’avaient aucun écrit permettant de justifier du travail qu’ils avaient effectué, qu’ils ne se souvenaient plus des dates auxquelles ils s’étaient rendus au Parlement européen… Tout cela donnait une impression d’amateurisme qui a défavorablement influencé les magistrats, et c’est Marine Le Pen qui a payé la note. Parce qu’il était possible de se défendre, de présenter des documents, de montrer que parfois, la ligne est un peu ténue entre le travail pour un parlementaire européen, qui est élu d’un pays, qui peut avoir un mandat local, qui peut en briguer un, et d’autres pans de son travail. Prenez Timothée Houssin, un des parlementaires mis en cause. Il s’est présenté plusieurs fois aux élections législatives dans le département de l’Eure. Il avait en même temps que son travail au Parlement européen des ambitions françaises. Cela peut s’expliquer. Encore faut-il avoir de la matière pour le faire. On a vu des prévenus arriver au tribunal avec une simple feuille. Les juges en ont conclu qu’il s’agissait d’un système de financement pour le profit du Rassemblement national au détriment du Parlement européen. Cela explique la sévérité de la sentence contre Marine Le Pen. A la fois sa durée, cinq ans, et surtout, son exécution immédiate qui prive à ce stade Marine Le Pen de la présidentielle de 2027et aussi des prochaines élections législatives anticipées si elles interviennent avant qu’une décision d’appel ne soit rendue.
Les juges et le droit
Il n’y a donc pas de «scandale démocratique»?
Les magistrats ont jugé en droit. En France, depuis les années 1970, un tour de vis considérable a été donné au financement de la vie politique. Et c’est tant mieux. Au moment où ils rendaient la décision, les magistrats n’avaient pas à se soucier de savoir si Marine Le Pen était candidate, ou non, à l’élection présidentielle de 2027. Il n’empêche, on a deux problèmes effectivement importants pour la démocratie. Le premier est: tout de même, les juges n’avaient-ils pas en tête la configuration électorale? C’est une question de confiance dans la justice de son pays. On l’a ou on ne l’a pas. Bien sûr que les juges ne pouvaient pas ignorer que Marine Le Pen serait candidate à la présidentielle. Cela a-t-il dicté leur décision? Je ne pense pas.
Deuxième problème, c’est que, en admettant que Marine Le Pen ne puisse pas se présenter et que son parti opte pour un autre candidat, à ce stade Jordan Bardella, si ce jugement est une manœuvre politique, elle ne résout rien parce que Jordan Bardella peut faire un score égal à celui de Marine Le Pen. Ensuite, en admettant que Jordan Bardella soit candidat et qu’il fasse un score bien moindre, le problème fondamental de la vie politique française depuis 50 ans restera entier. Aucun parti, aucune personnalité politique, n’a réussi à ramener le Front national puis le Rassemblement national à son score de 1984 aux élections européennes, c’est-à-dire 10%. On aura donc toujours, d’une manière ou d’une autre, un électorat qui, sur des sujets comme l’insécurité, l’immigration, le rapport à l’Union européenne, etc., auront des idées qui seront celles du Rassemblement national. Pour l’instant, par l’argumentation, par les actes, aucun parti n’a réussi à juguler le vote en faveur du RN.
«Les prévenus du RN ont donné une impressioin d’amateurisme. C’est Marine Le Pen qui a payé la note.»
La voie judiciaire pour qu’elle puisse se présenter est-elle étroite?
Pour Marine Le Pen, tout n’est pas perdu. Elle peut demander en appel que la mesure ne soit pas immédiatement exécutée. A mon avis, c’est à peu près tout ce qu’elle peut gagner. Je ne vois pas le tribunal d’appel prendre une décision contraire à celui de première instance. Ensuite, il y a d’autres voies de recours, y compris devant la Cour de cassation. Le problème, ce sont les délais. Il y a très peu d’espoir pour elle que toutes les voies de recours soient épuisées avant l’élection présidentielle de 2027. Du reste, ce n’est pas avant l’élection présidentielle, c’est avant le début de la campagne pour celle-ci. Il y a le dépôt des candidatures. Pour être candidat, il faut réunir un certain nombre de parrainages. Il faut aller les chercher. Bref, on est en campagne à la rentrée de 2026.
«L’histoire du Vlaams Blok en Belgique montre qu’un parti peut se relever d’une condamnation en justice.»
L’avenir de Marine Le Pen et Jordan Bardella
Est-ce la fin de la carrière politique de Marine Le Pen?
Non, pas nécessairement. Il y a une hypothèse qui paraît un peu baroque, mais qui légalement est parfaitement possible: que Jordan Bardella soit le candidat du mouvement et que Marine Le Pen soit Première ministre d’un Jordan Bardella élu président. Cela étant, on n’en est pas là. Pour l’instant, il faudra voir quel effet cet événement aura sur le noyau dur de l’électorat RN et sur ces électeurs de droite qui étaient peut-être tentés par Marine Le Pen. Ceux-ci sont moins issus des classes populaires et plus des classes supérieures, sont plus âgés et plus conservateurs… Pour eux, voter pour quelqu’un dont ils se diront que «si elle est à la tête des finances de la France, comment cela se passera-t-il vu l’amateurisme dont le parti a fait preuve dans sa gestion?», l’épisode actuel peut être un frein. Cela étant, l’histoire de la Belgique prouve aussi, en tout cas dans la partie néerlandophone du pays, que lorsqu’on attaque un parti et que l’on croit l’avoir mis à terre, référence à la condamnation du Vlaams Blok en 2004, il peut connaître une traversée du désert et se relever par la suite.
La victimisation pourrait-elle servir le Rassemblement national?
Ce n’est pas simplement la victimisation et la partition qu’inéluctablement va jouer la direction du parti et à laquelle adhérera le noyau dur des électeurs. Il y a aussi une petite musique qui monte en France de contestation de la justice. Contestation de la justice civile parce qu’elle est trop lente, du juge judiciaire parce qu’il relâche des criminels pour des erreurs de procédure ou des personnes qui devraient être expulsées. Des critiques se font régulièrement entendre sur la politisation du Conseil d’Etat, soit la plus haute juridiction administrative, et du Conseil constitutionnel. Marine Le Pen elle-même a été très critique contre les deux institutions. L’idée selon laquelle les juges ne sont pas impartiaux, selon laquelle une grande majorité d’entre eux sont de gauche voire d’extrême gauche, commence à faire son chemin. Ce contexte peut contribuer à ce que le RN grappille des électeurs traditionnellement de droite.
La direction du RN a appelé à une «mobilisation populaire et pacifique». Peut-elle fédérer un mouvement populaire important et peser sur la scène politique?
Je ne crois pas à un scénario où descendraient dans les rues des électeurs mécontents qui provoqueraient des événements violents ou des émeutes. Ce n’est pas du tout dans l’intérêt de Marine Le Pen.
Bardella plus libéral
Des partis politiques peuvent-ils profiter électoralement des ennuis de Marine Le Pen?
Logiquement, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, est l’homme de la situation à droite pour incarner une partie de ce à quoi aspirent les électeurs du Rassemblement national, dans les classes autres que populaires. Mais il est prisonnier de sa position au gouvernement. A un moment donné –il a lui-même ouvert la porte à cette possibilité–, il faudra qu’il choisisse d’en sortir pour prendre la tête des Républicains et en être potentiellement le candidat à l’élection présidentielle. Mais la clé est l’électorat populaire. Le handicap pour Bruno Retailleau, de même que pour Laurent Wauquiez (NDLR: rival au sein du parti Les Républicains et président de son groupe à l’Assemblée nationale), c’est sa difficulté à se confronter aux habitants du Nord-Pas-de-Calais ou de la Haute-Marne. Cela ne fonctionne pas automatiquement. Marine Le Pen a réussi à susciter une empathie dans les classes moyennes inférieures pour une raison simple. Par rapport à Jordan Bardella, elle est moins libérale. Avec elle, il n’y a pas de trumpisme, pas de démantèlement de l’Etat-providence, pas de fermeture de ministères, et pas de disparition des filets de protection sociale. Il y a une autre solution, selon elle: faire des économies en réservant la protection sociale aux Français. Ce n’est pas la même chose que Jordan Bardella. Lui est beaucoup plus classiquement populiste: moins d’Etat, moins de taxes, moins de paperasse pour les entreprises. C’est un positionnement politique qui peut fonctionner s’il arrive à attirer des électeurs de droite. Mais le pari n’est pas gagné dans les classes populaires. Et puis, il est très jeune, il n’a pas d’ancrage local, il n’a jamais été maire d’une commune… Marine Le Pen passe déjà pour manquant d’expérience, alors qu’elle est née en 1968… Les électeurs les plus âgés, les plus conservateurs, peuvent se dire «quid avec une personne qui aura 31 ans en 2027»? On parle de la présidentielle, on ne parle d’être élu au Parlement européen. C’est une autre dimension.
La popularité en faveur du RN avec Marine Le Pen comme tête d’affiche ne peut pas être dupliquée si c’est Jordan Bardella?
Il est populaire dans sa classe d’âge, chez les militants du parti. C’est déjà essentiel. Il a réussi pour l’instant à faire tandem avec Marine Le Pen sans qu’il explose. C’est très important. Mais il a besoin de se confronter aux personnes qui ne sont pas son électorat naturel. Il doit se tester par rapport à la population dans sa globalité. On ne l’a pas toujours vu très à l’aise dans les débats, notamment celui face à Gabriel Attal. On ne l’a pas toujours vu très constant dans ses déclarations, notamment sur Jean-Marie Le Pen et l’antisémitisme, sur la Russie… Il a encore un apprentissage à faire, même s’il a incontestablement une étoffe politique.
Trois idées fortes
• «Il y a une petite musique qui monte en France de contestation de la justice.»
• «Il n’est pas dans l’intérêt de Marine Le Pen que la mobilisation populaire dégénère dans des violences.»
• «Jordan Bardella a besoin de se confronter à des personnes qui ne sont pas son électorat naturel.»
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