
Pourquoi la junte militaire est «incapable de superviser l’aide» après le séisme en Birmanie
Les généraux au pouvoir sont accusés de vouloir «manipuler la réponse humanitaire» au tremblement de terre, qui a causé «un niveau de destruction jamais-vu en Asie depuis plus d’un siècle».
Temples réduits en lambeaux, crevasses géantes au milieu des routes impraticables, ponts fendus en plusieurs morceaux, quartiers transformés en champs de ruines: les images de désolation qui parviennent de Birmanie témoignent de l’ampleur du désastre. Déjà ravagé par une guerre civile depuis le coup d’Etat militaire de 2021, le pays est confronté à un énième malheur. Le 28 mars 2025 restera gravé dans toutes les mémoires: ce jour-là, en début d’après-midi, un terrible tremblement de terre de magnitude 7,7 a frappé la Birmanie. Les secousses ont été ressenties en Thaïlande, en Chine, au Bangladesh, jusqu’au Cambodge et en Inde.
La Birmanie n’avait pas vécu un séisme d’une telle intensité depuis celui de Maymyo en 1912 (7,9 sur l’échelle de Richter). Signe que la situation est critique, la junte militaire au pouvoir, isolée diplomatiquement depuis son putsch, a, dans les heures qui ont suivi le cataclysme, appelé à l’aide internationale. A la télévision, son chef Min Aung Hlaing a invité «tout pays, toute organisation» à venir au chevet du pays à nouveau dévasté.
«La Birmanie est confrontée à un niveau de destruction jamais-vu en Asie depuis plus d’un siècle».
Plus de 10.000 morts?
Le 1er avril, les chiffres officiels des militaires birmans faisaient état de plus de 2.000 morts et de 3.900 blessés. Le site d’information birman DVB recensait déjà près de 3.000 personnes décédées. La junte a décrété une semaine de deuil national. La limitation de l’usage des moyens de communication en raison des dégâts subis s’ajoute aux fortes restrictions déjà imposées par le pouvoir sur la liberté de la presse pour rendre l’accès à des informations fiables encore plus difficile. Ce contexte ne permet pas d’évaluer l’étendue de la catastrophe. Le bilan risque certainement de s’aggraver. La modélisation prédictive de l’Institut géologique américain (USGS) estime que le nombre de victimes pourrait dépasser la barre des 10.000. La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), qui a lancé un appel pour récolter plus de 100 millions d’euros, a assuré que la Birmanie était confrontée à «un niveau de destruction jamais-vu en Asie depuis plus d’un siècle».
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a ainsi classé le séisme en Birmanie au plus haut niveau d’urgence: «L’approvisionnement en électricité et en eau reste perturbé, souligne-t-elle, ce qui complique l’accès aux services de santé et accroît les risques d’épidémies de maladies d’origines hydrique et alimentaire.» L’agence onusienne a dépêché des fournitures médicales (kits de traumatologie, tentes) depuis Rangoun vers les hôpitaux de Mandalay et de Naypyidaw, la capitale administrative, où des blessés accourent en masse, loin d’être tous pris en charge par les soignants complètement débordés, selon des témoignages recueillis par un média indépendant birman.
Dans les endroits les plus affectés, notamment les six régions où l’état de catastrophe naturelle a été décrété (Sagaing, Mandalay, Magway, le nord-est de l’Etat Shan, Naypyidaw et Bago), les pertes humaines et matérielles sont considérables. A Naypyidaw, une tour de contrôle de l’aéroport est à terre. Dans le centre du pays, au moins 50 mosquées, la plupart datant du XIXe siècle, ont été détruites, recense le site The Irrawaddy; entre 500 et 700 membres de la communauté musulmane ont succombé. Située à quinze kilomètres de l’épicentre du tremblement de terre, la ville de Sagaing est détruite à 90%, rapportent les habitants, cités par la presse locale.
Manque d’équipements
Non loin, à Mandalay, deuxième ville du pays (1,2 million d’habitants), les crématoriums font face à un tel afflux que certains habitants procèdent eux-mêmes à des crémations à l’extérieur des cimetières, rapporte le média local Myanmar Now. Dans cette ancienne capitale royale, située en plein cœur de ce pays de 57 millions d’habitants, la majestueuse pagode Maha Myat Muni s’est écroulée et les violentes secousses ont provoqué l’effondrement de bâtiments dans toutes les rues de la ville. «De nombreuses personnes sont encore coincées sous les débris. Nous espérons les sauver, mais l’espoir est mince», témoigne un habitant auprès d’Al-Jazeera, rare média étranger sur place. Il précise que des soldats de l’armée birmane ont été envoyés dans certaines zones sinistrées mais «qu’ils n’aident pas».
Sur le réseau social X, la journaliste birmane Thu Thu Aung décrit des «scènes d’apocalypse» à Mandalay, où «le réseau Internet et l’électricité sont limités». «Les réserves de nourriture et d’eau se raréfient», ajoute celle qui couvre le pays depuis l’étranger à la suite du putsch de 2021, pointant un «manque d’équipements ou de soutien du gouvernement pour retrouver les gens coincés sous les bâtiments».
La chaleur élevée rend les recherches éprouvantes et les chances de sauver des victimes limitées. Encore plus dans le contexte de guerre civile entre la junte militaire et les différentes guérillas ethniques qui a décimé le système de santé. Avant le tremblement de terre, la Birmanie comptait déjà 6% de sa population déplacée à cause des combats, soit plus de 3,5 millions de personnes, dont un tiers d’enfants selon l’ONU.
«Le régime militaire est connu pour ne pas permettre à l’aide d’atteindre ceux qui en ont le plus besoin.»
Bombardements contre des rebelles
Alliés à certains groupes armés ethniques en lutte contre la junte, le gouvernement d’unité nationale (NUG) –corps politique né en exil après le coup d’Etat de 2021 ayant renversé la présidente Aung San Suu Kyi– et sa branche armée, la Force de défense du peuple (PDF), ont déclaré un cessez-le-feu partiel de deux semaines, à partir du 30 mars, afin de faciliter les opérations de secours. Mais l’Union nationale karen (KNU), l’une des plus anciennes armées ethniques contrôlant une partie de l’Etat Karen, au sud-est du pays, a déclaré, elle, que la junte militaire, qui contrôle moins de la moitié du territoire birman, continuait «de mener des frappes aériennes ciblant des zones civiles». Le NUG, citant un média birman d’opposition, en pointe onze menées après le séisme, entre le 28 et le 30 mars.
«Le mépris insensible de la junte pour la vie humaine, même face à la dévastation causée par le tremblement de terre, souligne son incapacité à superviser l’aide et, plus important encore, sa volonté de manipuler toute réponse humanitaire», préviennent 265 groupes issus de la société civile birmane. Sur le terrain, The Irrawaddy évoque une «situation aggravée par l’ingérence constante de l’armée». Le site d’information relate que des équipes de sauveteurs locaux «auraient été entravées par des milices alignées sur la junte et par des militaires, qui ont imposé des restrictions strictes à l’acheminement de l’aide». «Les restrictions sont très sévères pour nous aussi, confie une source humanitaire sous condition d’anonymat. Le régime militaire est connu pour ne pas permettre à l’aide d’atteindre ceux qui en ont le plus besoin.»
Alors que la Birmanie a continué à ressentir des répliques du tremblement de terre au cours du week-end, exacerbant la détresse du peuple birman, l’aide humanitaire internationale se met en place face à la catastrophe. L’Union européenne, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont tous promis d’aider le pays aux abois. La Corée du Sud prévoit d’octroyer deux millions de dollars. La Chine a précisé avoir acheminé plus de 135 secouristes et experts, du matériel (kits médicaux, générateurs), et s’est engagée à fournir une aide d’urgence de 13,8 millions de dollars. Egalement alliée de la junte, la Russie affirme avoir dépêché 120 sauveteurs et des équipements à Rangoun. Deux avions militaires indiens C-17 se sont posés à Naypyidaw au lendemain du séisme avec une unité hospitalière de campagne et 120 personnes.
Panique à Bangkok
Quant à la Thaïlande voisine, elle a envoyé 55 soldats et secouristes de l’armée et doit livrer des produits de première nécessité, de la nourriture et des médicaments à la population. Même si le royaume a lui-même été touché par le séisme, les autorités veulent montrer qu’elles sont en mesure d’aider. Le pays a dans l’ensemble plutôt bien résisté aux violentes secousses qui ont tout de même créé un vif sentiment de panique, surtout à Bangkok qui compte des centaines de hautes tours. Le tremblement de terre y a été meurtrier, mais dans une mesure nettement moindre qu’en Birmanie: le 1er avril, la Thaïlande recensait 20 morts, dont douze dans l’effondrement d’une tour, 34 blessés et 75 personnes portées disparues.
C’est dans le quartier Chatuchak, au nord de la capitale, que le plus de morts ont été enregistrés. Les recherches se poursuivaient le 1er avril pour tenter de retrouver des survivants piégés sous les décombres d’un immeuble en chantier de 30 étages qui s’est écroulé, tuant au moins douze ouvriers, écrasés. Au pied de la carcasse de l’édifice qui devait être le futur bâtiment de la Cour des comptes, des pelleteuses déblaient le chantier réduit en miettes. Près des ambulances venues prendre en charge les rescapés, des militaires se relaient pour assister les secouristes qui s’activent à essayer de retrouver des traces de corps, morts ou vivants.
Une employée de l’entreprise K9, spécialisée dans le dressage des chiens de détection, applique un bandage à la patte d’un braque de Weimar. «Il s’est blessé, il y a énormément de morceaux de verre qui traînent là-bas», dit-elle, en pointant l’impressionnante montagne de poutres, gravats et fils de fer, qui trône toujours à l’endroit où l’édifice a été détruit. Cette fois, l’animal est revenu bredouille. «Le premier jour, il a réussi à sentir la présence d’une victime encore en vie. On l’a localisée, mais on n’a pas encore pu la sortir de là», raconte Chaowat, secouriste, qui explique que l’écroulement progressif dit «en pancake» rend le retrait des débris lent et fastidieux. Au total, une vingtaine d’équipes de sauveteurs, thaïlandais et étrangers, travaillent de concert jour et nuit. Tant qu’il y aura une chance de sauver des vies, les efforts se poursuivront, a assuré Chadchart Sittipunt, le gouverneur de Bangkok.
Dans les ruines de la tour
Les catastrophes, bien souvent, réveillent la solidarité. Aux abords du site, les bénévoles sont partout. Ils distribuent à tout bout de champ boissons et nourriture donnés par des conglomérats thaïlandais. Au bord de la route qui mène au lieu du drame, fermée à la circulation par les forces de l’ordre, un amas de bouteilles d’eau en plastique est sur le trottoir. «C’est presque trop!», sourit une passante. Mais malgré le temps de réaction des autorités aux premières heures du séisme jugé trop lent par la population thaïlandaise –la Première ministre Paetongtarn Shinawatra a été critiquée car le gouvernement n’a envoyé aucun SMS d’alerte–, la Thaïlande s’est mise en branle pour retrouver ces ouvriers pris aux pièges.
Devant les stigmates de l’immeuble, une tente est installée pour se protéger de la chaleur étouffante. Les gens à l’intérieur ont le visage fermé, la plupart sont des proches des personnes ensevelies sous les débris. Pok, allure svelte et fine moustache, a l’air complètement abattu: «Il y a mon petit frère et mon oncle, j’espère que je vais les revoir mais je n’ai pas de nouvelles, on attend d’avoir plus d’informations.» La seule chose que le jeune homme a appris, c’est qu’ils faisaient partie d’une équipe de cinq personnes qu’il connaît, originaires de la même région, dans l’Isan, le nord-ouest pauvre et rural de la Thaïlande, et que trois sont déjà morts. Il désigne un ouvrier assis, natif de la même région: lui a survécu à l’écroulement du bâtiment. Prénommé Samphan, il travaillait au sommet de la tour. Il raconte comment il s’est sauvé: «J’étais descendu pour aller chercher du matériel et j’ai utilisé la grue pour le faire remonter au dernier étage», raconte l’homme de 29 ans aux traits marqués. La machine s’est mise à trembler: «J’ai couru et une seconde plus tard, tout s’est écroulé.» Samphan n’a plus de nouvelles de ses collègues mais garde «espoir qu’on retrouve des survivants».
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