Royaume-Uni
Le Royaume-Uni pourrait-il faire son comeback dans l’UE? Le Breturn, c’est loin d’être gagné… © Getty Images

Après le Brexit, le Royaume-Uni peut-il revenir dans l’UE? Les raisons qui rendent un Breturn improbable

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

Face aux conséquences économiques du Brexit et à la montée des tensions internationales, le Royaume-Uni cherche à resserrer ses liens avec l’Union européenne, sans toutefois envisager un retour dans l’UE. Keir Starmer privilégie une approche pragmatique, axée sur la coopération commerciale et sécuritaire, mais se heurte aux lignes rouges britanniques et aux impératifs politiques internes.

Le «splendide isolement» du Royaume-Uni est-il sur le point de voler en éclats? Face à la politique étrangère agressive de Donald Trump –America First, hausse des droits de douane–, Londres cherche à «réinitialiser» ses relations avec l’Europe. Jusqu’à remettre en question le Brexit? Le sujet refait surface dans le débat public, délicat et complexe. Malgré une Amérique imprévisible, un éventuel retour du Royaume-Uni dans l’UE serait probablement plus chaotique… que sa sortie.

Outre-Manche, les sondages marquent pourtant un rejet croissant du Brexit. Il est désormais considéré par une majorité des Britanniques comme une erreur (55%) et une grande partie d’entre eux préfère aujourd’hui un rapprochement –commercial surtout– avec l’UE (46%) plutôt qu’avec les Etats-Unis (21%). «Cela ne signifie pas pour autant que les Britanniques souhaitent revenir dans l’UE», tempère Clémence Leveque, docteure en civilisation britannique contemporaine de l’Université Sorbonne Nouvelle. Même si tel était le cas, la demande d’adhésion du Royaume-Uni devrait d’abord passer l’étape du référendum interne, puis être acceptée par les 27 Etats-membres à l’unanimité. «Si certains leaders européens comme Donald Tusk espèrent un Breturn, cette unanimité semble peu probable à ce stade, juge Clémence Leveque. Le processus prendrait en tout cas des années.»

Royaume-Uni: Keir Starmer l’équilibriste

La volonté britannique de renouer des relations fortes avec l’Europe ne date pas d’hier. Le gouvernement du Premier ministre Keir Starmer «essayait déjà de se rapprocher de l’Union européenne depuis plusieurs mois, avant l’arrivée de Trump», rappelle Catherine Mathieu, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), spécialiste du Royaume-Uni. Avec le souhait affiché de «réinitialiser les relations» avec l’UE qui, elle, ne voulait pas spécialement faciliter ce rapprochement.

«Les Etats-Unis restent vus comme l’allié indéfectible du Royaume-Uni, qui souhaite continuer à entretenir une “relation spéciale” avec les USA. Même si celle-ci est de plus en plus à sens unique.»

Clémence Leveque

Docteure en civilisation britannique contemporaine à l’Université Sorbonne Nouvelle

Le Premier ministre britannique se trouve dans une situation d’équilibre instable. Les événements géopolitiques en Ukraine le forcent à se rapprocher stratégiquement de ses alliés européens, et donc de l’Union européenne. Mais «les Etats-Unis restent vus comme l’allié indéfectible du Royaume-Uni, qui souhaite continuer à entretenir une « relation spéciale » avec les USA», souligne Clémence Leveque.

De la sorte, Keir Starmer vise à faire du Royaume-Uni un «pont» entre les Etats-Unis et l’Europe. «C’est un rôle historique que les Britanniques souhaitent à nouveau endosser dans le cadre du Brexit. Il leur permettrait de retrouver une influence mondiale, selon leur stratégie de Global Britain», pointe la spécialiste.

Royaume-Uni et USA: la relation spéciale… à sens unique

En contrepoids de son rapprochement avec la défense européenne, Starmer doit donc «veiller à ne pas contrarier Trump, voire à l’amadouer s’il veut échapper aux droits de douane que le président américain souhaite imposer à l’Europe.» Ainsi, le Premier ministre s’applique «à ne pas émettre de critiques vis-à-vis des Américains sur la gestion de la guerre en Ukraine ou sur l’imposition de droits de douane au Canada, pourtant un membre du Commonwealth», remarque Clémence Leveque.

La famille royale britannique –admirée par Trump– est aussi utilisée par Downing Street comme un moyen de séduction, avec la promesse d’une seconde visite d’Etat. «Starmer continue d’affirmer que le Royaume-Uni n’a pas besoin de choisir entre l’UE et les USA, mais force est de constater que la « relation spéciale » avec les Etats-Unis semble fonctionner à sens unique et est de moins en moins respectée par Trump», observe encore Clémence Leveque.

Le Royaume-Uni: le commerce avant tout

Etant donné que la moitié des exportations du Royaume-Uni se font vers l’UE, «les Britanniques souhaitent surtout faciliter les échanges commerciaux, rappelle Catherine Mathieu. L’Europe, de son côté, insiste sur le retour de programmes qui facilitent la circulation des jeunes de 18-30 ans (le Youth Mobility Scheme), ce sur quoi le Royaume-Uni refuse de faire marche arrière depuis le Brexit. En clair, les négociations ne portaient pas sur les mêmes sujets.»

Et tant que Keir Starmer refuse de revenir dans le marché unique, il est peu probable que la croissance britannique bénéficie de manière significative d’un rapprochement. Là aussi, la signature d’un éventuel traité de libre-échange avec les Etats-Unis, sur la table depuis le premier mandat de Trump mais jamais signé, «semble incompatible avec un rapprochement vis-à-vis de l’UE sur les questions vétérinaires», note Clémence Leveque. Car le Royaume-Uni devrait alors accepter des produits américains (traitement OGM, viande aux hormones). «La Grande-Bretagne risque de devoir faire un choix.»

La défense, première étape d’un rapprochement plus large?

En parallèle, le renforcement des liens suite à la guerre en Ukraine –sur les questions de défense et de sécurité– est, lui, manifeste. Depuis 2022, le Royaume-Uni s’est affiché comme un allié proactif. La «coalition des volontaires» en formation pour le maintien de la paix en Ukraine pourrait alors être la première étape d’un rapprochement plus large –et donc aussi économique– entre Britanniques et Européens. «Les Britanniques seraient preneurs. Mais l’UE est beaucoup plus en retrait sur la question commerciale», nuance Catherine Mathieu.

Keir Starmer a exclu toute possibilité pour le Royaume-Uni de revenir dans l’UE, l’union douanière ou le marché unique et préfère privilégier l’amélioration au cas par cas de l’accord de libre-échange négocié par Boris Johnson en 2020, notamment en réduisant les frictions dans les échanges qui sont néfastes à la croissance britannique.

Clémence Leveque

Docteure en civilisation britannique contemporaine à l’Université Sorbonne Nouvelle

Malgré l’impact négatif du Brexit sur la croissance économique (entre -4 et -5% de croissance par rapport aux prédictions si le Royaume-Uni était resté dans l’UE), il est très peu probable, à ce stade, que la coopération en termes de défense mène à un rapprochement plus large, prédit Clémence Leveque. «Keir Starmer a exclu toute possibilité pour le Royaume-Uni de revenir dans l’UE, l’union douanière ou le marché unique et préfère privilégier l’amélioration au cas par cas de l’accord de libre-échange négocié par Boris Johnson en 2020 (le Trade and Cooperation Agreement), notamment en réduisant les frictions dans les échanges qui sont néfastes à la croissance britannique (contrôles administratifs et sanitaires, etc.)», rappelle-t-elle.

Plus encore, Keir Starmer souhaite faire «fonctionner le Brexit» (make Brexit work), et non l’annuler. Pour y parvenir, plusieurs pistes ont été évoquées: faciliter la circulation des artistes britanniques dans l’UE, réduire le nombre de contrôles vétérinaires, instaurer une reconnaissance mutuelle des compétences professionnelles, etc. Or, l’accès au marché unique européen repose sur l’acceptation de certaines règles européennes, dont celles des quatre libertés de circulation.

La pêche, un filet dans les relations

La pêche commerciale, et ses quotas, pourrait être un autre hameçon douloureux dans le rapprochement britannico-européen. De nouvelles négociations doivent avoir lieu, les accords actuels étant valables jusqu’en juin 2026.

«Là où l’Union européenne souhaite maintenir les quotas actuels de pêche dans les eaux britanniques, le Royaume-Uni souhaite que les navires britanniques aient accès à des quotas plus élevés», constate Clémence Leveque. La France, par exemple, aimerait joindre les futures conditions sur la pêche avec les négociations sur la défense. Une manière d’obtenir des contreparties.

Droits douane: le Royaume-Uni la joue pacifiste

Face aux droits de douane de Trump, les Britanniques adoptent plutôt une position de négociations non agressive. Ils tentent d’obtenir des meilleures conditions que les Européens, surtout sur les services numériques, pour lesquels ils sont bien positionnés. Et ce même si l’administration américaine semble peu encline à ce type d’accord.

«Le gouvernement britannique n’envisage pas des mesures de rétorsion envers les droits de douane de Trump, souligne Catherine Mathieu. Le pays se doit de maintenir des bonnes relations avec les Etats hors-UE. Il s’inscrit aussi dans une tradition de libre-échange.»

Une sortie du Brexit? Le marché du travail, la ligne rouge du Royaume-Uni

Historiquement, Keir Starmer était favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Lors du référendum de 2016, il avait d’ailleurs fait campagne en ce sens. Mais lorsqu’il a pris ses fonctions de Premier ministre, il a affirmé ne pas envisager de nouveau référendum sur la question «de son vivant». Une phrase qui en dit long sur les possibilités court-termistes d’un comeback du Royaume-Uni dans l’Union européenne.

La réouverture de la question n’est d’ailleurs pas souhaitée par ses deux ennemis politiques, conservateurs et travaillistes. «Il est possible que cela arrive un jour, mais aujourd’hui, cela semble trop tôt, estime Catherine Mathieu. Le référendum est risqué par nature, et les Britanniques sont profondément démocrates. Le respect du premier vote reste un principe clé. Si la question devait être rouverte, le gouvernement devrait en justifier précisément les raisons.»

La sortie du Brexit? Il est possible que cela arrive un jour, mais pas rapidement. Les Britanniques sont profondément démocrates. Le respect du premier vote par référendum reste un principe clé.

Catherine Mathieu

Economiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Des questions connexes très fortes referaient aussi surface, notamment celle de la liberté de circulation des travailleurs, qui a pris une ampleur politique impressionnante au Royaume-Uni. Depuis le Brexit, le pays a fait le choix d’un système d’immigration à points, qui établit des critères identiques pour tous les travailleurs étrangers. Cet élément reste primordial pour les Britanniques. «Pouvoir choisir qui vient travailler dans le pays sur base des mêmes critères était un élément fort de la campagne du Brexit, rappelle Catherine Mathieu. Remettre cette question sur la table relancerait un débat difficile.»

Or, l’UE insiste particulièrement sur la réinstauration du système de mobilité pour les jeunes et les étudiants –limité en termes d’âge et de durée– «mais Keir Starmer l’a exclu car il considère celui-ci comme un exemple de libre circulation des personnes, une des lignes rouges du Royaume-Uni, qui veille à montrer qu’il contrôle l’immigration pour ne pas perdre des électeurs», analyse Clémence Leveque.

La politique intérieure, l’autre mur

Le Premier ministre travailliste est certes moins hostile que ses prédécesseurs conservateurs vis-à-vis de l’Union européenne, son style étant indéniablement plus avenant. «Mais il doit prendre en compte les pressions internes au Royaume-Uni, du point de vue de l’opinion publique et des partis d’opposition, dans la gestion de son rapprochement avec l’UE.»

Sa victoire de 2024 est d’ailleurs en trompe-l’œil, puisque malgré son écrasante majorité en termes de sièges, elle ne repose que sur 34% des voix, rappelle Clémence Leveque. «Starmer craint particulièrement les progrès du parti d’extrême droite, souverainiste, populiste et eurosceptique Reform UK emmené par Nigel Farage.»

La situation politique intérieure et la volonté de ne pas frustrer les eurosceptiques freine le renforcement de la coopération avec l’UE.

Clémence Leveque

Docteure en civilisation britannique contemporaine à l’Université Sorbonne Nouvelle

Celui-ci est d’ailleurs donné premier dans de nombreux sondages, devant les travaillistes. «Si Keir Starmer se rapproche trop de l’Union européenne et semble remettre en cause les accords du Brexit, il s’expose alors aux attaques des Conservateurs et de Reform UK, et risque de perdre de nombreux suffrages. Sa volonté d’obtenir un second mandat en 2029 explique en partie son approche particulièrement prudente. C’est donc bien la situation politique intérieure, et la volonté de ne pas frustrer les eurosceptiques au Royaume-Uni, qui freinent le renforcement de la coopération avec l’UE.»

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