
L’offensive de Trump contre la recherche: «Le plus inquiétant peut-être, c’est l’autocensure»
Maître de conférences à l’université d’Etat de Californie, Julien Labarre estime que la politique de l’administration Trump vise tous les producteurs de connaissance.
Julien Labarre est maître de conférences en science politique à l’université d’Etat de Californie, à Dominguez Hills. Spécialiste de la politique américaine, de la désinformation et de la communication politique, il est également chercheur affilié à l’International Panel on the Information Environment (Ipie). Il analyse les conséquences des mesures de l’administration Trump sur la vie des chercheurs, enseignants et scientifiques. Elles ont déjà des effets concrets. En France, le programme «Pause», qui accueille des scientifiques menacés dans leur pays, a enregistré ses premières candidatures de citoyens américains. Il fut lancé en 2017 pour venir en aide aux chercheurs d’Ukraine et de Russie, mais aussi de Syrie et d’Afghanistan… Quel symbole pour la première puissance au monde.
Comment la société américaine perçoit-elle ce qui s’apparente pour un Européen à une chasse aux idées progressistes?
Dans son ensemble, l’Amérique reste profondément divisée. L’une des lignes de clivage les plus profondes entre démocrates et républicains est le niveau de diplôme. Beaucoup d’électeurs républicains s’accommodent des sorties du président Donald Trump contre le ministère fédéral de l’Education. Ce qui motive leur comportement est de marquer des points contre une Amérique cosmopolite, qui dans leur esprit menace leur mode de vie. Pour les démocrates, et au premier chef ceux qui ont un pied dans le monde de la recherche, cette politique est frappée du sceau de l’obscurantisme. Elle s’inscrit dans une attaque plus générale sur la production de la connaissance, sur la diffusion de l’information de qualité. L’administration Trump ne s’attaque pas qu’aux chercheurs ou aux enseignants, mais à ce que j’appelle les autorités épistémiques, à savoir toutes les autorités responsables de la production et de la diffusion de la connaissance, donc la science, l’éducation, les médias, jusqu’à la communauté du renseignement. Il est frappant d’observer que cette fois-ci, elle fait preuve d’une agressivité particulière. Et force est de constater que cette brutalité fonctionne.
Beaucoup d’observateurs utilisent le terme «tétanisé» pour qualifier le sentiment des opposants à cette politique…
Aujourd’hui, on observe une attitude absolument démissionnaire dans les grands médias, dans les chaînes de télé qui acceptent des règlements à l’amiable pour mettre fin à des poursuites fantaisistes engagées par le président Trump. Les centres de recherche, autour de grandes universités comme celle de Columbia, plient et acceptent les revendications de l’administration pour faire cesser ce qui s’apparente à une forme de harcèlement. Un exemple: je reçois encore des e-mails de l’université de Californie à Santa Barbara où j’ai réalisé mon doctorat. Dans un de ceux-ci, elle a annoncé mettre fin à la nécessité pour les postulants à des postes de recherche et d’enseignement d’écrire ce qu’on appelle en anglais des «diversity statements», des déclarations visant à s’assurer qu’ils sont en accord avec les politiques de diversité et d’inclusion. L’université a donc mis fin à ce prérequis pour les embauches de chercheurs et d’enseignants. Peut-être plus inquiétant encore que la chasse aux sorcières dont ils sont victimes, les chercheurs, les enseignants, les directions d’établissement pratiquent une forme d’autocensure. Il arrive que des chercheurs diluent le contenu de leurs études par peur de représailles.
«Une forme d’épuration et d’intimidation s’opère.»
Est-ce une forme de chantage qui s’exerce?
Des chercheurs américains me disent être inquiets et envisager de quitter les Etats-Unis. Mon ancien directeur de thèse m’a expliqué que si jamais les Etats-Unis semblaient se diriger davantage vers une autocratie que vers une démocratie dans les années à venir, il considèrerait d’aller soit au Canada, soit en Nouvelle-Zélande. Une forme d’épuration et d’intimidation s’opère.
Pourrait-on aller jusqu’à rapprocher cette situation du maccarthysme, la chasse aux communistes au moment de la guerre froide avec l’Union soviétique au début des années 1950?
Pour parler de maccarthysme, cela supposerait que la forme de harcèlement observée serait ciblée sur certaines personnes. Ce que j’observe, c’est plutôt un anti-intellectualisme, une forme indiscriminée d’antiscience. Tout le monde est la cible de cette politique. On pourrait s’attendre à ce que les sciences fondamentales, dures, la médecine par exemple, ne soient pas touchées. Pourtant, elles le sont au même titre que les sciences sociales. Il n’y a pas vraiment de différences d’appréciation entre les divers domaines de recherche… La recherche contre le cancer a subi un sabrage de ses financements alors que l’on aurait pu penser qu’elle est non partisane et non idéologique. Elle a été ciblée aussi. Mais ce n’est pas nouveau. Cette politique s’inscrit dans une tendance de fond promue par Donald Trump, déjà observée lors de son premier mandat. Vous vous souviendrez sans doute que lors de la pandémie de Covid-19, il avait expliqué qu’il fallait s’injecter de l’eau de javel…
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