
Droits de douane américains: «La stratégie de Trump a aussi une forte connotation idéologique»
Pour Malorie Schaus (ULB), l’Union européenne poursuivra sa coopération avec les Etats-Unis et la Chine mais pourra intensifier celle avec des pays émergents comme l’Inde.
Malorie Schaus est maître de conférences à l’ULB, spécialiste de la politique économique de l’Union européenne. Elle analyse la stratégie de l’administration Trump, au-delà du secteur automobile.
Quels sont les principaux objectifs poursuivis par l’administration Trump par cette politique de hausses des droits de douane tous azimuts?
De façon générale, l’administration Trump II poursuit plusieurs objectifs. L’un d’eux est le rééquilibrage de la balance commerciale des Etats-Unis, qui est déficitaire avec de nombreux partenaires commerciaux, dont l’Union européenne –toutefois, dans une dimension marginale si l’on tient compte du commerce des biens et des services. Sous la première présidence Trump, cet objectif avait déjà été avancé. Mais cela n’a pas fonctionné. Il y a eu un déficit encore plus élevé. Notamment parce que les entreprises ont contourné les droits de douane en s’implantant dans des Etats qui n’étaient pas frappés par les augmentations. Je suis sceptique sur la possibilité de rééquilibrer une balance commerciale simplement en imposant des droits de douane. Un autre objectif est d’utiliser ces taxes comme une source de revenus et ainsi pouvoir baisser les impôts domestiques. On revient à la raison d’être du droit de douane du XIXe siècle, quand l’impôt sur les revenus n’existait pas encore. Un troisième objectif est la relocalisation de certaines industries clés. Pour le secteur automobile, la moitié des véhicules vendus aux Etats-Unis sont importés. Mais la relocalisation est difficile parce qu’on est face à des chaînes de production très intégrées. Un quatrième objectif est d’utiliser le droit de douane comme une arme de négociation et de coercition économique, c’est-à-dire vouloir influer sur les politiques publiques d’autres Etats, dont l’Union européenne, par exemple, à propos de la législation sur les services numériques, en imposant des restrictions au commerce et aux investissements. Derrière l’imposition de droits de douane et autres mesures restrictives par Trump, il y a aussi la rivalité systémique avec la Chine. Il s’agit d’empêcher l’émergence accrue de la Chine. L’Union européenne n’a pas la même vision. Elle considère que chaque Etat a le droit de prospérer mais cela doit se faire sur la base de conditions équitables.
«Négociations et contre-sanctions ne s’excluent pas mutuellement.»
Quelle serait pour vous la meilleure option possible pour l’Union européenne, qui semble hésiter entre négociations et contresanctions?
Négociations et contresanctions ne s’excluent pas mutuellement. On le voit clairement dans le règlement européen contre la coercition économique. Il prévoit d’imposer des mesures de riposte de la part de l’Union européenne contre les pays qui agissent sur la base de la coercition économique tout en maintenant la possibilité de consultations avec eux. La négociation et les sanctions se soutiennent en quelque sorte. Il faut pouvoir montrer ses muscles à son tour pour pouvoir obtenir quelque chose.
L’Union européenne est-elle particulièrement ciblée par les hausses des droits douaniers américains? Si oui, pourquoi?
L’Union européenne sera particulièrement visée par les mesures de l’administration américaine. Pourquoi? Parce que les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial de l’UE en biens, services et investissements. En importations de biens, c’est la Chine. A l’échelle mondiale, la relation transatlantique est la plus importante relation commerciale et d’investissements. Les Etats-Unis, sous Donald Trump, qualifient les Européens de «profiteurs». On comprend qu’il y a un ressenti peu sympathique. Il y a une forte connotation idéologique, dans ses positions et mesures, qui s’éloigne des valeurs libérales de l’UE. Autrement dit, on sera aussi ciblés en raison du tournant idéologique du clan Trump.
La coopération économique internationale pourrait-elle être sérieusement entravée par cette «guerre» des tarifs douaniers?
Il est important d’analyser et les Etats-Unis et la Chine, qui mène également, de façon plus silencieuse, une politique commerciale restrictive et protectionniste. La coopération sera plus difficile entre les grandes puissances économiques mondiales: les Etats-Unis, la Chine et l’UE. C’est bien pour cela que la politique commerciale de l’UE a changé de paradigme sous la précédente mandature d’Ursula von der Leyen, un paradigme fondé sur ce qu’on appelle l’autonomie stratégique ouverte, qui marque une plus grande assertivité de l’Union dans ses relations commerciales et d’investissements. Cela étant, vu que les liens de l’UE sont forts tant avec les Etats-Unis qu’avec la Chine, la coopération restera nécessaire. Elle se poursuivra tant bien que mal.
Il est aussi important de noter qu’il y a actuellement un mouvement parallèle qui s’opère, celui de la remondialisation. Cela concerne le renforcement du commerce durable et du commerce des services, fondé sur les moyens digitaux, et une plus large et meilleure intégration de certains Etats dans l’économie mondiale. On peut mentionner, à ce sujet, la conclusion de récents accords commerciaux par l’UE avec le Mexique, avec les pays du Mercosur, et l’ouverture et la poursuite de négociations commerciales avec de nombreux pays émergents et en développement, dont l’Inde –l’accord de libre-échange pourrait être conclu cette année– qui se voit comme un prochain hub manufacturier en particulier dans le domaine digital, les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande… Des gains au commerce peuvent donc encore s’opérer. Aujourd’hui, tout le monde est focalisé sur Trump, la Chine et la fragmentation des relations commerciales internationales, mais il faut bien comprendre qu’il y a un mouvement de fond parallèle, certes moins proéminent mais tout de même important, de remondialisation.
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