
Pourquoi déjà tant de feux de forêt en Belgique? «La saison des incendies va devenir de plus en plus longue»
Les feux de forêt et de broussailles se multiplient en Belgique ces derniers jours. Bien qu’habituels pour la saison, les incendies en milieu naturel risquent de significativement augmenter dans les 15 à 20 prochaines années en raison du réchauffement climatique. D’où l’urgence de mieux s’y préparer, alertent les experts.
Des dizaines d’hectares de végétation partis en fumée. Ces derniers jours, les feux de forêt se multiplient aux quatre coins du pays. A Arlon, mardi, les flammes ont ravagé près de 10 hectares de broussailles au camp militaire de Lagland. Dans la région de Han-sur-Lesse, trois incendies successifs se sont déclarés en trois jours. Dimanche, c’est la zone naturelle de De Klinge, à la frontière belgo-néerlandaise, qui a été dévastée.
Cette multiplication des feux de forêt n’a en réalité rien d’exceptionnel pour la saison. La Belgique connaît habituellement deux périodes critiques en termes de risques d’incendie: le plein été et le début du printemps (fin mars-début avril). «Au sortir de l’hiver, la végétation herbacée au sol, principalement en sous-bois, est morte et n’a pas encore débuté son processus de régénération, indique Mathieu Jonard, professeur à l’UCLouvain et spécialiste des écosystèmes forestiers. Après deux ou trois semaines de temps sec, cette couche supérieure est donc propice à l’embrasement. Surtout avec des vents soutenus, qui sont un facteur desséchant supplémentaire.» Toutes les conditions sont donc réunies actuellement, selon Stéphane Thiry, commandant de la zone de secours Luxembourg, qui confirme que la végétation «ne demande qu’à brûler».
«Un peu en avance sur la saison»
Avec tant de «combustible» à disposition, une seule étincelle suffit à amorcer les premières flammes. Si l’origine des récents brasiers n’a pas encore été déterminée, les imprudences humaines figurent généralement en tête des causes d’incendies en milieu naturel. «C’est rarement volontaire, assure Stéphane Thiry. Mais les travaux forestiers ou agricoles entrepris par l’homme peuvent par exemple rapidement dégénérer.» Dans ce cadre, le département Nature et Forêts du SPW a également rappelé aux promeneurs le bon comportement à adopter dans les zones forestières: barbecues ou feux de camp interdits, pas de jet de mégot ou d’allumette… Le drapeau rouge a également été hissé dans la Réserve naturelle des Hautes Fagnes le 20 mars, banissant de facto les balades dans certaines zones propices aux incendies. Des mesures habituellement décrétées au mois d’avril. «Cette année, on est un peu en avance sur la saison», souligne Nicolas Yernaux, porte-parole du SPW.
Une situation qui devrait s’amplifier dans les années à venir sous l’effet du réchauffement climatique. «La saison des incendies en milieu naturel va commencer plus tôt et être plus longue qu’aujourd’hui», confirme Rink Kruk, chercheur à l’Institut géographique national (IGN). Globalement, les feux de végétation pourraient d’ailleurs «significativement augmenter» dans les 15 à 20 prochaines années, pointe un rapport publié par le Centre d’analyse des risques du changement climatique (Cerac) le 28 février, co-rédigé par l’expert. «La hausse des températures, les sécheresses prolongées et l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes vont bouleverser les écosystèmes forestiers et rendre la Belgique plus sujette à ces événements», poursuit le chercheur. Une prévision déjà établie dans un récent rapport du Centre national de crise, qui classait les feux de forêt au rang des phénomènes «à risque élevé», au même titre que les sécheresses et les vagues de chaleur.
+5% de feux de forêt chaque année
Sous quelles formes pourraient se produire ces incendies? «Soyons clairs, des tornades de feux comme il en existe en Méditerranée, ce n’est pas pour demain, rassure Rink Kruk. Mais les feux de forêt, de broussailles ou de haies seront plus fréquents et plus intenses, c’est certain. Ils risquent également de se produire simultanément dans différents endroits du pays et dans les pays limitrophes, ce qui constitue une réelle menace pour la Belgique alors que nous intervenons généralement de concert avec les pompiers néerlandais ou français.» La Campine, le parc national Kalmthoutse Heide dans la province d’Anvers ainsi que les Hautes Fagnes seront les plus à risques.
Des effets déjà observés dans la zone de secours du Luxembourg. «Les incendies en milieu naturel sont de plus en plus fréquents, c’est une évidence, assure le commandant Stéphane Thiry. Entre 2020 et 2024, on a noté une hausse annuelle de près de 5% de ce type d’interventions. En quatre ans, ça fait environ 20% d’interventions supplémentaires.» Les pompiers de la province luxembourgeoise, très forestière, sont particulièrement bien préparés à ce type de situations. «Certains de nos hommes ont suivi la même formation que les pompiers du Var (NDLR: région du sud de la France propice aux méga feux), insiste Stéphane Thiry. Nos équipements sont régulièrement modernisés et nous sommes constamment en recherche d’amélioration.»
Mais la réalité n’est malheureusement pas la même partout, pointe le rapport du Cerac, qui appelle à davantage d’investissements dans les zones de secours. «Mais au-delà de l’équipement et la formation, il faut aussi investir dans la gestion des espaces et de la nature, en développant par exemple des couloirs de feu naturels», note Rink Kruk.
Un signal d’alarme
Actuellement, c’est surtout la collecte des données qui fait défaut. Or, un répertoriage épars et incomplet des feux de forêt complique la modélisation, la prévention et la mise en place de mesures ciblées pour lutter contre le phénomène. «Ces dernières années, les pays autour de la Méditerranée ont réalisé d’importants investissements dans la collecte et les méthodes de détection, illustre l’expert de l’IGN. Malgré l’augmentation des risques d’incendies, il n’y a pas eu de hausse concrète des feux de forêt dans cette zone, contrairement à d’autres régions du monde qui ont délaissé l’investissement dans la prévention. Ça doit servir d’avertissement à la Belgique, qui ne doit surtout pas se reposer sur ses lauriers.» Or, actuellement, si les réactions à court terme pullulent dans les jours suivant un incendie important, les réponses structurelles manquent cruellement, déplore le chercheur.
Le Cerac appelle dès lors à une meilleure coordination de la stratégie à l’échelle fédérale, et au développement d’une cartographie uniforme des zones d’intervention pour favoriser la collaboration entre toutes les parties concernées. «Actuellement, il existe des tas d’initiatives locales très prometteuses, à l’échelle d’une commune ou d’une zone de secours, observe Rink Kruk. Or, tout ça est bien trop fragmenté: chaque initiative devrait profiter à l’ensemble de la Belgique, car on est tous confrontés aux mêmes risques, que ça soit au nord ou au sud du pays.»
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