
Comment le «facteur beurk» fait obstacle à la protection de la planète
Le dégoût et la honte poussent le consommateur à laver ses vêtements après les avoir portés une seule fois. Même celui qui se montre soucieux de son empreinte carbone succombe au phénomène.
C’est la polémique que personne n’a vu venir et, en particulier, le premier concerné. En décembre dernier, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie française (Ademe) publiait un guide, Comment faire le ménage de façon plus écologique?. Et parmi les recommandations délivrées par l’organisme public figure la réduction de la fréquence des lavages (voir l’infographie). Citons, pêle-mêle, changer de sous-vêtements tous les jours, mais porter le même tee-shirt jusqu’à cinq jours et un jean jusqu’à trente jours avant de le laver. Depuis plusieurs semaines, ces conseils ont fait l’objet de moqueries, tant sur les réseaux sociaux que de la part de politiques de droite, ces derniers réclamant carrément la suppression de l’Ademe.
Au-delà de la controverse sur la légitimité d’une agence, la discussion sur la fréquence des lessives plaide en faveur de l’Ademe. Les Européens lavent trop, les Européens lavent mal. Trop de lessives, eau trop chaude, cycles trop fréquents, nombre de consommateurs utilisent en effet leur machine à laver de façon inappropriée. Les Belges font tourner leur lave-linge trois fois par semaine et presque deux tiers d’entre eux sélectionnent une température au-dessus de 40 °C, selon les données de l’asbl Ecoconso. En résumé, le nombre de cycles a explosé ces deux dernières décennies alors que, dans le même temps, la capacité de lavage a fortement augmenté (en moyenne, sept kilogrammes). Or, un lave-linge de sept kilogrammes consomme de 50 à 60 litres d’eau. Une seule lessive peut rejeter jusqu’à 700.000 fibres microplastiques, qui peuvent être ingérées par les organismes aquatiques et, in fine, se retrouver dans la chaîne alimentaire.
A tous les étages, il y a surutilisation et surconsommation. Même les individus qui s’efforcent de réduire leur impact environnemental dans d’autres domaines succombent: ils ont, eux aussi, tendance à trop laver leurs habits.
«Un dilemme implicite»
Comment expliquer ce paradoxe? Des recherches ont mis en évidence un frein psychologique connu sous le nom de «facteur beurk», un facteur souvent négligé mais essentiel dans les pratiques de lessive durable. Dans une étude menée en 2024, une équipe de l’université de technologie Chalmers (Suède) épingle la gêne et la répulsion, deux fortes émotions encourageant le lavage excessif des vêtements. «La honte, le dégoût ou la violation des normes de propreté éloignent toute préoccupation environnementale, résume l’auteur principal de l’étude, Erik Klint. Et plus la sensibilité individuelle au dégoût est élevée, plus la personne lave son linge et accorde ou non une importance à l’environnement.» Pire: quand un penchant profondément ancré, comme le dégoût par exemple, s’oppose à un point de vue moral, comme l’impact environnemental, ce dernier n’a aucune chance, zéro. «L’individu est confronté à un dilemme implicite, à deux forces contradictoires: réduire ses émissions tout en s’exposant à des répercussions sociales, à la peur d’être perçu comme quelqu’un de dégoûtant avec des vêtements sales», note le chercheur.
Ce «facteur beurk» est si puissant qu’il vient contrebalancer les progrès réalisés, ces dernières années, par les fabricants de machines à laver en matière de consommation d’eau et d’électricité. «Même si les lave-linges sont devenus plus économes en énergie, c’est la fréquence des lessives qui a le plus d’impact sur le climat, souligne l’asbl EcoConso. De son côté, l’étude conclut en estimant que les campagnes incitant à agir de façon plus respectueuse de l’environnement «s’appuient sur un mauvais point de départ et tiennent trop peu compte de l’aspect psychologique». Dans ce cas-ci, les messages devraient davantage «se concentrer sur les comportements sous-jacents qui créent le besoin de laver plutôt que sur la réduction des émissions».
Quand un penchant profondément ancré, comme le dégoût par exemple, s’oppose à un point de vue moral, comme l’impact environnemental, ce dernier n’a aucune chance, zéro
Erik Klint
Chercheur
D’autres ont trouvé la parade. Ils ne lavent peu ou très peu. Ces adeptes du «slow wash» ont leur technique, c’est de renifler: selon l’odeur, le vêtement ira soit dans la penderie, soit dans la machine. Sinon, moins «rebutante», il y a cette règle de base: plus vos textiles sont près du corps, plus régulièrement ils devront être lavés.
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