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Meme coins, ces cryptos qui reposent sur du vide
En lançant son Trump meme, le président américain décrédibilise un secteur qu’il entend pourtant promouvoir. Culture populaire et investissements numériques ne feraient-ils pas bon ménage?
Certains y ont vu un geste totalement disruptif dans l’histoire de l’économie monétaire. Dans la nuit du 19 janvier dernier, le président américain fut le premier chef d’Etat à avoir émis sa propre monnaie, fût-elle virtuelle, le $Trump. Dans un mélange inédit d’intérêts public et privé, Donald Trump contribue ainsi à sa façon au mouvement d’érosion d’un privilège qui, de tout temps, fut celui de l’Etat qu’il est censé incarner: battre monnaie.
Ce mouvement, c’est celui de l’avènement des cryptomonnaies. A son origine, une communauté de scientifiques et de geeks dont le projet était de développer une technologie permettant un échange de valeurs sans «tiers de confiance», entre individus. En faisant du code informatique le fondement de leur modèle de transaction, ils ont mis en avant les mathématiques de haute volée comme gage de solidité de leurs projets. Et ont donné naissance, peu après la grande crise de 2008, au bitcoin. Cet actif d’un nouveau genre est alors perçu comme une alternative possible aux monnaies par les déçus du système financier traditionnel. Ecœurés par le sauvetage des grandes banques par les Etats, ceux-ci voient dans les cryptos de nouveaux moyens d’échange potentiel, échappant au contrôle des banques centrales. Au fil des ans, le bitcoin s’est hissé au rang de septième actif mondial, avec une capitalisation de marché –soit le nombre de titres en circulation multiplié par le cours– de 1.980 milliards de dollars d’après Binance, la plateforme mondiale d’échange.
Elles capitalisent sur l’engouement populaire et passager d’une personnalité, d’une mode ou d’un mouvement viral.
Depuis le lancement de la «crypto star», une pléiade d’autres ont vu le jour. Et si beaucoup ont (déjà) disparu, de nouvelles se créent tous les jours. Difficile à établir, leur nombre se compte en milliers, voire en dizaine de milliers selon les sources. Les meme coins en sont sans doute l’incarnation la plus extrême. Leur principe: capitaliser sur l’engouement populaire et passager autour d’une personnalité, d’une mode ou d’un mouvement viral sur les réseaux.
Elon, Andy, Harry & Cie
Il en va ainsi du Pepecoin. Apparue à la mi-avril dernier sur les principales plateformes d’échange comme Binance ou Huobi (HTX), cette cryptomonnaie tire son nom de «Pepe the Frog», une grenouille de bande dessinée créée en 2005 et popularisée par les réseaux.
Autre meme à succès, le Dogecoin fut créé en 2013 comme… une parodie du bitcoin. Ici, ce n’est plus une grenouille mais une charmante chienne de race shiba inu qui fait office de logo. De pur objet d’amusement pour la communauté crypto, le Dogecoin a soudainement changé de statut lorsqu’à partir de 2019 Elon Musk a commencé à enchaîner des déclarations de sympathie à son égard sur Twitter. A chacune de ses sorties, le cours du crypto meme s’envole… Interrogé en mai 2021 dans l’émission humoristique Saturday Night Live de la chaîne de télévision américaine NBC, Musk surprend en l’assimilant alors à… «une arnaque». En quelques heures, le cours plonge de près de 40% . Depuis, le toutou a progressivement repris du poil de la bête, évoluant au rythme des spéculations liées au milliardaire et à sa plateforme. Dans le mois qui a suivi l’élection de Donald Trump, le Doge, qui représente aujourd’hui la huitième plus grosse capitalisation de l’univers crypto, a ainsi vu son cours multiplié par trois avant de redescendre, une fois encore, de plus de 40%!
«On est dans un système casino et une économie du néant qui financiarise des objets, des affects, du vide.»
Ces mouvements totalement erratiques ne semblent en rien décourager l’extension d’un marché en perpétuel renouvellement. Les émissions de memes se sont multipliées ces derniers mois. Tels des analystes financiers, certains experts autoproclamés entreprennent même d’en dresser des Top 10 dans lesquels ils conseillent d’investir. Derrière les têtes de gondole que sont le Trump, le Dog ou le Pepe, on trouve encore une kyrielle de cryptoproduits dont certains aux noms aussi excentriques que le Andy Warhol Queen Elizabeth II, le HarryPotterObamaSonic10Inu, le KikiCat ou le Crypto Jesus Trump. Sans oublier, bien sûr, le Melania, lancé par l’épouse du président américain le 19 janvier. Valorisé à 7,41 dollars, son cours a joué aux montagnes russes durant les 24 heures qui ont suivi, avant de plonger pour de bon sous sa valeur d’émission.
Autant de soubresauts qui en disent long sur la fragilité de ces actifs et leur ultradépendance à la parole de quelques-uns. «Les memes sont des images Internet financiarisées au départ de rien. On est en plein dans un système casino et une économie du néant qui financiarise des objets, des affects, du vide et au final, de la cupidité», dénonce Nastasia Hadjadji, autrice de l’ouvrage No Crypto. Comment Bitcoin a envoûté la planète, (Divergences, 2023) interviewée récemment sur France Inter.
Son jugement sur les autres cryptoactifs n’est pas plus clément. Parce que leur valeur n’est adossée à aucun actif sous-jacent, la confiance qu’on y place ne peut se nourrir d’aucun élément économiquement tangible, insiste-t-elle. «Ils ne reposent sur rien, si ce n’est la valeur spéculative qu’on leur accorde, là où un titre en Bourse –action ou obligation– est fondé sur la valeur productive d’une entreprise.» Et de décrire dès lors l’univers crypto comme un pur système de croyance, entretenu par le marketing.
A qui profite le meme…
S’agissant des memes en particulier, un coup d’œil aux courbes de cours permet de se rendre compte de leurs oscillations extrêmes. Souvent, on constate un départ en fanfare pendant les premières heures, suivi d’une brutale chute due à des ventes massives des premiers acquéreurs. «Les premiers entrants ont déjà acquis une énorme partie des tokens concernés. Il s’agit de quelques grands acteurs –les whales, ou baleines en français– et de ceux qui détiennent les plateformes d’échanges et de conversion», poursuit Nastasia Hadjadji, qui décrit «des systèmes économiques fermés où les seuls influx financiers positifs sont ceux du capital déposé par le nouvel entrant lorsqu’il acquiert un jeton.»
100 millionsde dollars en frais de transaction ont été accumulés par les émetteurs à l’origine du $Trump.
Le meme de Donald Trump ne fait pas exception. Tout comme celui de son épouse, le cryptoactif a connu un départ fulgurant, grimpant de 10 dollars à 73 dollars en quelques heures. Atteignant la veille de l’investiture une capitalisation de marché de plus de 14,5 milliards de dollars, il a ensuite entamé une longue descente jusqu’à perdre depuis près de quatre cinquièmes de sa valeur.
Une dégringolade qui n’aura pas fait que des malheureux. Avec l’aide de trois sociétés de cryptodonnées qui l’ont aidé à analyser les mouvements sur la blockchain, l’agence Reuters a établi que les entités à l’origine du meme Trump auraient entre-temps accumulé près de 100 millions de dollars en frais de transaction. Parmi ces émetteurs figure CIC Digital, une société appartenant à Donald Trump. A travers celle-ci, le président américain percevra donc directement un pourcentage de ces frais, que l’agence n’a pu chiffrer précisément. Par ailleurs, au moins 50 des plus gros investisseurs dans le $Trump auraient réalisé des bénéfices de plus de dix millions de dollars chacun. Et ce alors que, dans le même temps, quelque 200.000 petits investisseurs auront, eux, perdu de l’argent.
Les «historiques» irrités
Une réalité qui irrite une bonne partie de la communauté crypto. Car les partisans historiques voient dans l’effervescence des memes et le bruit qui les entoure un frein à leurs longs efforts d’évangélisation, qui semblent pourtant porter leurs fruits.
D’après ING, trois investisseurs belges sur dix confient en effet avoir déjà acheté des cryptoactifs. Le phénomène est avant tout générationnel. Ainsi, relève la banque, 58% des investisseurs de moins de 35 ans déclaraient il y dix mois en détenir ou en avoir détenu, un pourcentage qui chute à 3% chez les plus de 65 ans.
Les supporters du bitcoin ou de l’ethereum –une autre cryptomonnaie célèbre– insistent ainsi sur ce qui serait une profonde différence de nature. Florian Ernotte, fondateur de cryptomonnaie.be relève que les memes Trump ont été lancés sur Solana, la blockchain la plus prisée pour acheter ou vendre des tokens de manière débridée et à laquelle il dit ne pas croire du tout.
Peut-être les fans de cryptos trouveront-ils dans le président américain d’autres motifs de se réjouir. Celui-ci a promis de devenir le premier «président crypto» et de faire de l’Amérique la «capitale crypto de la planète» en révisant les réglementations et en encourageant la propriété des actifs numériques. Certains y ont vu la concrétisation d’un geste transactionnel de plus, entre un candidat à sa réélection dont beaucoup de proches ont investi dans les cryptos, et un secteur en quête de légitimité institutionnelle. Donald Trump a ainsi été le premier homme politique de l’histoire américaine à accepter des dons en cryptomonnaies. Il a par ailleurs procédé à ses propres émissions afin de financer sa campagne.
Parmi ses premières décisions, il y a eu la nomination de Heister Peirce à la direction de la nouvelle task force en charge de réguler les cryptoactifs au sein de la SEC, le gendarme financier américain. Réputée favorable aux actifs numériques, elle a pour mandat de créer pour eux un cadre «complet et clair». Une bénédiction pour des acteurs qui, depuis des années, appelaient de leur vœux une réglementation de nature à crédibiliser leurs activités.
Règlement européen
L’Europe, elle, dispose déjà de son règlement Mica. Il a pour but de soumettre les émetteurs à des obligations de transparence, de favoriser l’accès à des prestataires de service de qualité et d’interdire les manipulations de marché. Même s’il constitue une réelle avancée, il n’éliminera cependant pas les risques inhérents et ses mesures de protection sont moindres que pour des produits d’investissement traditionnels. «Il crée un cadre à l’intérieur duquel on garantit au consommateur une sécurité. Mais il très facile de sortir ou de demeurer hors de ce cadre», pointe Florian Ernotte. Pour ce qui est de la Belgique en particulier, l’avocat note sur son blog «une approche qui semble privilégier une grande prudence dans l’octroi des licences cryptos, qui pourrait involontairement créer un vide propice aux acteurs malveillants». Il plaide pour «une régulation plus inclusive qui encourage l’innovation responsable».
L’avocat rappelle par ailleurs le rôle joué par les cryptos dans la popularisation de «contrats numériques» et processus liés à la blockchain. Au-delà des marchés financiers, il évoque des cas d’usages possibles tels les transferts de fonds internationaux à moindre coût. D’autres applications sont apparues dans le domaine de la traçabilité alimentaire ou des produits de luxe, mais elles se sont avérées rares et plutôt peu concluantes.
Il serait peut-être bon qu’elles le deviennent. Plutôt que d’ouvrir le champ à ce qui ressemble aujourd’hui à de vastes arnaques, le nom blockchain serait alors exclusivement associé à un système d’échange transparent et sécurisé. Ce pour quoi –selon ses défenseurs– elle a été, au départ, exclusivement conçue.
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