Liberation Day
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Le Liberation Day de Trump sonne la fin de la mondialisation heureuse: «On n’a jamais vu un tel phénomène auparavant»

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

Trump déclenche une guerre commerciale globale, brandit des droits de douane réciproques et égratigne le libre-échange si cher aux Etats-Unis. Un virage historique qui pourrait isoler l’Amérique et faire vaciller l’économie mondiale.

XXL: la taille extra-large est souvent de mise aux Etats-Unis. Et Trump ne déroge pas à la règle. Muni de son tableau géant, derrière des drapeaux américains tout aussi géants, Donald Trump a délivré le copieux (écœurant?) menu économique qu’il souhaitait faire avaler au reste du monde.

Dans ce qu’il nomme le Liberation Day, le président américain a déroulé un discours agressif envers chaque pays du monde ou presque (ses amis Russes restent épargnés), souhaitant imposer des droits de douane réciproques «gentils» à tous, –c’est son terme. L’art de l’annonce médiatique, toujours.

Son idée fixe: replacer l’industrie américaine au centre de l’économie mondiale en rétablissant la balance commerciale qu’il juge déficitaire. En langage trumpien: «Le reste du monde nous arnaque.»

Il tente de le prouver avec sa comparaison, aux méthodes de calcul plus que douteuses, qui victimise les Etats-Unis. Dans son attaque groupée, la Chine et l’UE subissent les hausses tarifaires les plus marquantes (respectivement 34% et 20%). Indéniablement, les mesures de rétorsion à venir laissent craindre une guerre commerciale mondiale, saupoudrée de protectionnisme.

Car au-delà de l’impact économique majeur des droits de douane, déjà évoqués à maintes reprises, Trump effectue cette fois un virage à 180 degrés avec la tradition économique américaine depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, égratignant sérieusement les principes du libre-échange chers aux Etats-Unis.

Liberation Day: la fin de la mondialisation heureuse

Les annonces lors du Liberation Day marquent «la fin du multilatéralisme tel qu’il a été mis en place par les Etats-Unis eux-mêmes après la Deuxième Guerre mondiale via les accords du GATT, puis la création de l’OMC», retrace Anne Deysine, américaniste, juriste, professeure émérite à l’université Paris-Nanterre et auteure de l’ouvrage Les Juges contre l’Amérique.

Selon la spécialiste, les décisions radicales de Trump impliquent «la remise en cause de la mondialisation heureuse, et la prise de conscience du pacte faustien, qui procure des marchandises bon marché au détriment de plusieurs millions de pertes d’emplois.»

«Le Libération Day marque la fin du multilatéralisme tel qu’il a été mis en place par les Etats-Unis eux-mêmes après la Deuxième Guerre mondiale via les accords du GATT, puis la création de l’OMC.»

Anne Deysine

Américaniste (Paris-Nanterre)

La notion de pacte faustien est régulièrement reliée à la politique économique de Trump. Celle-ci priorise les bénéfices à court terme (croissance, popularité électorale) au détriment de risques majeurs à long terme (déficits publics, tensions commerciales, crise écologique). Une stratégie fréquente en politique, selon laquelle un dirigeant maximise ses gains immédiats, tout en sachant pertinemment que les pots cassés seront répercutés sur son successeur.

Les annonces du Libération Day font ainsi partie «d’un ensemble global lié à la manière dont le président américain envisage les relations internationales», note Serge Jaumain, spécialiste de la politique des Etats-Unis (ULB).

Selon l’expert, ce qu’il s’est passé mercredi est ni plus ni moins une déclaration de guerre économique mondiale. «Nous n’avons jamais vu un tel phénomène auparavant», dit-il. Et de rappeler, lui aussi, que l’ordre mondial actuel a été organisé par les Etats-Unis eux-mêmes. «Trump laisse entendre qu’il a été floué par les Européens. En réalité, les Américains ont établi une grande partie des règles qu’il dénonce.»

Liberation Day: un virage à 180° historique

D’après Anne Deysine, Trump nage effectivement à contre-courant du mouvement initié après 1945 (baisse continue des droits de douane, abaissement des barrières non tarifaires). Si bien qu’aujourd’hui, «Trump sanctionne aussi bien ses ennemis, –la Chine– que ses supposés alliés –l’Europe.»

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis émergent comme la principale puissance victorieuse, «ce qui leur permet de jouer un rôle clé dans l’organisation des relations économiques mondiales. Aujourd’hui, cette domination est clairement remise en question, relève Serge Jaumain. On assiste à un retour au « chacun pour soi », une dynamique qui va à l’encontre totale des règles établies par l’OMC.»

«On assiste à un retour au “chacun pour soi”, une dynamique qui va à l’encontre totale des règles établies par l’OMC (…) Sur le plan économique, l’Amérique n’a plus d’alliés.»

Serge Jaumain

Historien (ULB)

Pourtant, depuis les années 1980, –durant lesquelles le président Ronald Reagan avait encore renforcé ce libre-échange pour favoriser l’union des peuples– la mondialisation bénéficie largement à l’économie des Etats-Unis. Les droits de douane avaient d’ailleurs été identifiés par les Américains comme une des causes ayant provoqué la Deuxième Guerre mondiale. Depuis lors, ils s’étaient forcés de s’en éloigner.

«On assiste donc à une transformation majeure, remarque Serge Jaumain. Car cette fois, le monde entier est directement touché.» D’autres mesures, comme la suppression de l’Agence USAID, provoquent d’autres conséquences importantes sur le plan social. «Sur le plan économique, l’Amérique n’a plus d’alliés. Elle est devenue un partenaire peu fiable», estime l’historien.

Décrédibiliser la mondialisation

Les écrits de Trump et le visionnage du film The Apprentice montrent à quel point le républicain a toujours eu le sentiment que les Etats-Unis «se faisaient avoir». «En réalité, les USA ont toujours été plus protecteurs et protectionnistes que l’Europe», corrige Anne Deysine.

Dans le chef de Trump, la décrédibilisation de la mondialisation n’est pas neuve: le rejet était déjà manifeste lors son premier mandat. «En revanche, aujourd’hui, il est beaucoup mieux organisé et entouré, ce qui lui permet d’activer son plan plus rapidement», observe Serge Jaumain.

Liberation Day: le début de l’implosion?

Pourtant, les économistes le martèlent, et les chefs d’entreprise –dont Elon Musk– le répètent à l’entourage présidentiel: en augmentant le coût des produits, les droits de douane risquent d’alimenter l’inflation et de peser directement sur les entreprises et les consommateurs américains. Mais, pour l’instant, le président fait la sourde oreille.

Ses pleins pouvoirs (ou presque) sur la question lui donnent des ailes. «Trump peut agir seul grâce aux pouvoirs que le Congrès lui a progressivement délégués. Ce dernier a abandonné son autorité sur le commerce et les droits de douane», précise Anne Deysine.

Mais récemment, une coalition de républicains et de quelques démocrates a voté un texte qui pourrait changer la donne. Celle-ci vise à annuler les droits de douane imposés par Trump sur les importations en provenance du Canada. «Cet exemple montre que, face à une crise suffisamment grave, certains républicains, habituellement paralysés par la peur des représailles électorales, sont prêts à défier l’exécutif. Avec l’appui des démocrates, cette mobilisation devrait permettre de limiter les dégâts.»

«Certains républicains, habituellement paralysés par la peur des représailles électorales, sont prêts à défier l’exécutif. Avec l’appui des démocrates, cette mobilisation devrait permettre de limiter les dégâts.»

Anne Deysine

Américaniste (Paris-Nanterre)

Reste à voir quelle sera la teneur des contremesures des pays touchés, et quels seront ceux prêts à faire des concessions. Des négociations éclosent déjà çà et là (le Royaume-Uni et l’Allemagne s’appliquent par exemple à obtenir des dérogations individuelles). «On entre dans une nouvelle ère dans le sens où une guerre commerciale ne fait toujours que des perdants. A court terme, une série d’entreprises américaines seront touchées puisque les produits étrangers essentiels à la production seront très fortement taxés.»

La rébellion pourrait dès lors émerger de l’intérieur des Etats-Unis, plus encore que de l’extérieur. Et si, hier, on avait plutôt assisté à l’Implosion Day?

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