
Droits de douane aux Etats-Unis: voici qui seront les gagnants et les perdants
Donald Trump l’a annoncé, ce 2 avril est le «Liberation Day», soit celui de l’instauration de nouveaux droits de douanes américains qui risquent de chambouler le commerce mondial.
«The big one». C’est ainsi que le président Trump a qualifié le nouveau régime tarifaire devant être annoncé ce 2 avril. Pour lui, «tariff est le plus beau mot du dictionnaire». C’est en tout cas l’arme qu’il aime le plus dégainer pour mettre la pression sur les concurrents commerciaux des Etats-Unis. Avant de présenter son plan définitif, il a annoncé la couleur: 25% sur les importations de véhicules automobiles, 25% sur l’acier et l’aluminium, 20% supplémentaires sur les produits chinois… Il a aussi menacé les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud) pour qu’ils renoncent à leur projet de remplacer le dollar par leur propre monnaie dans leurs échanges internationaux.
Trump veut ainsi renforcer un mouvement protectionniste amorcé par son prédécesseur. Joe Biden a, en effet, mis en place l’Inflation Reduction Act (IRA) permettant de subventionner, entre autres, les investissements dans les énergies propres. Cette loi qualifiée de «protectionniste» avait été doublée de contrôles renforcés à l’exportation, notamment sur les microprocesseurs américains les plus avancés destinés au développement de l’Intelligence artificielle (IA). Trump fait preuve, lui, de davantage de brutalité. Il veut imposer de nouveaux droits de douane importants sans avancer de véritable politique industrielle à l’instar de celle de l’IRA.
Bluff ou réelles décisions? Le président MAGA a l’habitude de souffler le chaud et le froid pour obtenir ce qu’il veut, comme s’il négociait un marché en tant que PDG d’une boîte commerciale. Il a d’ailleurs laissé la porte ouverte à des accords en soulignant, fin mars, qu’il ferait attention «aux gens qui sont prêts à donner en retour aux Américains quelque chose de grande valeur». Cela a déjà fonctionné, puisque le Vietnam, très dépendant des consommateurs américains, a d’emblée diminué ses droits d’importation sur plusieurs produits. Mais il n’est pas sûr que les autres partenaires commerciaux des Etats-Unis soient aussi dociles. Des pays particulièrement visés par «the big one», comme le Canada, le Mexique et l’Union européenne, ont préféré montrer les dents en annonçant des représailles.
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Une guerre commerciale de grande ampleur pourrait bien avoir lieu. Qui seront les gagnants et les perdants de ce bras de fer entre les Etats-Unis et le reste du monde? Le gouvernement Trump est persuadé que les Américains sortiront victorieux de l’épreuve de force. Rien n’est moins sûr, en tout cas pas à court terme. Les marchés financiers américains se montrent très nerveux depuis que le locataire de la Maison-Blanche brandit l’épouvantail douanier sans certitude. La grande banque américaine Goldman Sachs considère qu’il y a 35% de probabilité pour que l’économie US, florissante avant l’investiture présidentielle du 20 janvier, soit prochainement frappée par une récession, qu’il y a un risque de regain d’inflation, de chute de l’indice d’optimisme des consommateurs et de gel des investissements.
6.000 milliards de dollars de recettes?
«Les Américains auront un peu mal, a reconnu Donald Trump en février. Il y aura une période de transition. Mais ce que nous faisons est grand». Proche de lui, Peter Navarro, son principal conseiller en matière de commerce et d’industrie, prédit que le plan tarifaire dévoilé ce 2 avril rapportera 6.000 milliards de dollars de recettes douanières fédérales au cours de la prochaine décennie. Un pactole qui devrait permettre de réduire les impôts des Américains et de revitaliser le tissu industriel du pays. Un pari audacieux, d’autant que, lors de son premier mandat, Trump avait déjà accru des droits de douanes (sur l’acier et l’aluminium) et ciblé des produits chinois comme les voitures électriques, les panneaux photovoltaïques et les semi-conducteurs informatiques.
Or, comme le rappelait le mensuel Alternatives économiques dans son numéro de février, une étude américaine du National Bureau of Asian Research, publiée en 2020, a démontré que, dans la plupart des secteurs, la hausse des tarifs douaniers s’était répercutée entièrement sur les entreprises et les consommateurs des Etats-Unis. Pour l’acier, les exportateurs étrangers avaient néanmoins absorbé une partie significative de la hausse en réduisant leur prix. La volonté de l’administration US actuelle est d’améliorer la compétitivité de son industrie. La Chine, il est vrai, a développé ses géants numériques nationaux en se barricadant face aux multinationales de la tech américaine.
Mais, pour atteindre leur objectif, les Etats-Unis devront arriver à produire ce qui ne sera plus importé et aussi convaincre les consommateurs américains que le produit domestique est d’une qualité similaire à ce qui était importé auparavant. Pour cela, il faut une vraie politique industrielle…. Réduire les impôts ne suffira pas. Pour les partenaires commerciaux touchés par les mesures américaines, il y a aussi des possibilités de contournement qu’on avait déjà observées lors du mandat précédent de Trump. Des firmes chinoises s’étaient, par exemple, installées dans des pays voisins de la Chine pour exporter leurs produits vers les Etats-Unis. Au final, la balance commerciale, que le président républicain veut rééquilibrer en sa faveur, ne s’était pas améliorée, au contraire.
Les représailles commerciales de la Chine, du Canada ou de l’Europe pourraient également faire mal au portefeuille des ménages américains, en particulier l’électorat trumpiste. Cela s’est vu aussi lors du premier mandat du milliardaire new-yorkais, lorsque la riposte a visé des produits fabriqués dans des fiefs électoraux républicains. Le risque de surenchère de la part des Américains est évidemment énorme, surtout avec Trump à la tête du pays. L’Union européenne se montre ainsi prudente. Elle a repoussé au 12 avril ses mesures de rétorsion, en espérant d’ici-là pouvoir négocier avec la Maison-Blanche, même si actuellement le niveau moyen des droits de douane entre les USA et l’UE sont assez similaires, comme le relève Le Grand continent: soit, côté Union européenne, 4,2% pour les produits agricoles et 0,9% pour le reste, et, côté américain, respectivement 2,5 et 1,5%.
Les principaux Etats visés par Trump (Chine, Canada, Mexique, Japon, Corée du sud, Inde, Union européenne) seront-ils forcément les plus perdants? Certains produits sont ciblés plus que d’autres, ce qui fera souffrir des secteurs en particulier, comme celui de l’automobile qui, en Europe, concernera cruellement l’industrie allemande. Les Vingt-Sept sont très dépendants de leur commerce extérieur, certains étant plus exposés que d’autres. Mais globalement, avec 449 millions de consommateurs, les Européens restent aussi leaders sur de nombreux segments économiques, comme l’agroalimentaire ou la chimie. Et la demande d’ouverture avec d’autres régions du monde est forte. En témoignent les récents accords de libre-échange négociés avec le Canada ou les pays latino-américains du Mercosur, dont le géant brésilien.
Les droits de douane américains pourraient aussi encourager la Chine à davantage se tourner vers les Européens, pour compenser ses pertes outre-Atlantique. Idem pour l’Inde, où s’est rendue fin février la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen. La Chine, le Japon et la Corée du sud ont d’emblée annoncé qu’ils allaient renforcer leur coopération et accélérer leurs négociations pour établir entre eux une zone de libre-échange. Evidemment, le marché US restera incontournable pour le commerce mondial. Mais il pourrait bien perdre des plumes, lui aussi. En 2019, en représailles des droits de douanes, la Chine avait boycotté le soja américain, lui préférant celui du Brésil qui a gardé le marché jusqu’ici. L’arme tarifaire de Trump est donc à double tranchant. Ce qui est certain c’est que les échanges mondiaux en seront bouleversés. Reste à voir qui saura jouer au plus fin pour sortir la tête haute de ce pugilat économique.
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