Suite à la décision de Donald Trump, c’est la puissance de l’industrie allemande qui est ébranlée. © GETTY

Droits de douane américains sur l’automobile: pourquoi les constructeurs allemands sont pris à la gorge

Nathalie Versieux Journaliste, correspondante en Allemagne

L’introduction de droits de douane de 25% pourrait coûter plus de onze milliards d’euros au secteur automobile allemand. «L’imprévisibilité de Trump est un facteur d’incertitude.»

Inquiets de leur dépendance envers le marché chinois, les constructeurs allemands avaient progressivement rééquilibré leurs débouchés vers le riche marché américain à partir de 2017. La stratégie pourrait s’avérer fatale à l’heure de l’administration Trump. En 2024, 450.000 voitures allemandes ont été vendues aux Etats-Unis, soit un chiffre d’affaires de 34 milliards de dollars et 13% du total des exportations d’un secteur vital pour l’économie germanique. «Ces droits de douane touchent le principal produit d’exportation de l’Allemagne et représentent une charge importante pour l’économie, s’inquiète Clemens Fuest, le président de l’institut Ifo de Munich. L’imprévisibilité de Trump est un énorme facteur d’incertitude pour les entreprises allemandes.»

L’introduction de droits de douane de 25% décrétée par Donald Trump sur les importations de voitures européennes fait en effet trembler tout un secteur, déjà affecté par les mauvaises ventes des véhicules électriques et le dumping des constructeurs chinois. Les marques BMW, VW, Audi et Mercedes ont vu s’effondrer l’an passé leurs bénéfices de plus de 10% et les constructeurs annonçaient, l’un après l’autre, des plans de restructuration et de réduction des effectifs. La crise affecte encore plus lourdement les sous-traitants.

«Les constructeurs allemands produisent plus de 900.000 voitures aux Etats-Unis, et y emploient 140.000 personnes.»

Produire aux Etats-Unis

Selon les analystes de Bernstein Research, la hausse des droits de douane pourrait coûter onze milliards d’euros aux trois principaux constructeurs allemands. BMW et Mercedes, qui possèdent des lignes de production aux Etats-Unis, pourraient voir reculer leurs bénéfices de respectivement 2% et 2,2%. Le plus affecté serait Porsche, filiale du groupe Volkswagen, qui, lui, ne compte aucune usine outre-Atlantique et exporte un tiers de ses véhicules vers le marché américain. Une BMW sur six est vendue aux Etats-Unis, et entre 12% et 15% de la production des marques VW, Audi et Mercedes.

«La hausse des droits de douane touche le secteur de plein fouet, s’alarme Stefan Bratzel, spécialiste du secteur à l’université de Bergisch Gladbach. Surtout pour le groupe VW, qui a une énorme production au Mexique. Les véhicules fabriqués au Mexique sont aussi frappés d’une taxe spéciale s’ils sont exportés vers les Etats-Unis.» Selon la banque UBS, le groupe VW pourrait perdre 15% de son bénéfice avec la hausse des droits de douane sur le marché américain. L’agence Bloomberg estime de son côté que la politique commerciale de Trump pourrait obliger Porsche et Mercedes à revoir leurs prévisions de bénéfices de 25% à l’horizon 2026. Même tendance pour les sous-traitants –Continental, Bosch ou ZF– qui ont déjà annoncé des plans de réduction de leurs effectifs.

Comment les constructeurs allemands peuvent-ils sortir de l’impasse? En produisant sur place, aux Etats-Unis, tonne le président Trump. Les constructeurs cachent mal leur incompréhension. «Nous créons déjà de la valeur aux Etats-Unis», rappelle Hildegard Müller, la présidente de la Fédération allemande des constructeurs automobiles VDA. Ces derniers produisent «plus de 900.000 voitures aux Etats-Unis, et y emploient 140.000 personnes». Dans les faits, les capacités de production des constructeurs allemands outre-Atlantique sont très variables selon les marques. D’après la plateforme best-selling-cars.com, le groupe Volkswagen (marques VW, Audi et Porsche) a vendu l’an passé 655.000 voitures aux Etats-Unis, dont 20.000 seulement étaient produites sur place. BMW, en seconde position, a écoulé 298.000 modèles (dont 48% produits sur place). Pour Mercedes, c’est 325.000 véhicules (dont 35% assemblés outre-Atlantique). Ce dernier estime à 163.000 le nombre d’emplois directs et indirects liés aux usines américaines du groupe, notamment à Tuscaloosa, en Alabama.

Augmentation des prix

La Fédération allemande des constructeurs automobiles rappelle par ailleurs qu’une grande part des 217.000 voitures made in USA exportées l’an passé vers l’Europe étaient des véhicules de marques allemandes assemblés outre-Atlantique. A lui seul, BMW produit à Spartanburg, en Caroline du Sud, 90.000 voitures destinées au marché européen.

Différents scénarios sont à l’étude chez les constructeurs tels que l’agrandissement d’usines déjà existantes sur place, ou la délocalisation de capacités de production de l’Europe vers les Etats-Unis. Un dilemme pour eux et la classe politique allemande, en raison du prix élevé d’une telle stratégie sur l’emploi en Europe. Déjà l’an passé, l’industrie automobile a perdu 19.000 postes en Allemagne. «L’industrie automobile allemande est dans une crise grave, estime Constantin Gall, expert du secteur pour le consultant EY. Le recul des effectifs l’an passé n’est que le début d’un processus inévitable et douloureux de réduction des effectifs.»

Berlin, où la classe politique est toujours concentrée sur la négociation d’un accord de coalition entre le vainqueur des élections, le parti chrétien-démocrate de Friedrich Merz, et le parti social-démocrate, veut à tout prix éviter tout cavalier seul. «L’Union européenne doit réagir de façon résolue, souligne le ministre de l’Economie sortant, le Vert Robert Habeck. Nous ne devons en aucun cas nous incliner face aux Etats-Unis.» «La réponse ne peut être qu’européenne», renchérit le chrétien-démocrate Armin Laschet, pressenti pour occuper un poste de ministre dans le prochain gouvernement.

Pris en tenaille, les constructeurs n’auront d’autre choix que de voir fondre leurs marges ou d’augmenter leurs prix, au détriment des consommateurs européens et américains. «Les voitures pourraient devenir un article de luxe, avertit l’économiste canadien Paul Ashworth. Les consommateurs auront tendance à conserver plus longtemps leurs véhicules, ce qui fera grimper le prix des voitures d’occasion, des pièces détachées et des tarifs pratiqués par les garagistes.»

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