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Suicides, cocaïne, 97h/semaine… Les techniciens du spectacle au bord de l’implosion (enquête)

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Ce n’est pas Mozart qu’on assassine. Ce sont ceux qui l’éclairent, qui l’amplifient, et qui déchargent en pleine nuit son camion de décors. Les techniciens du spectacle n’ont pas le blues: ils ont la rage du désespoir.

«L’an dernier, mes seuls contacts avec mes parents ont consisté à leur envoyer des photos de moi dans les lieux où j’étais en tournée.» Laura, la trentaine, soupire au-dessus de sa tasse de thé qui refroidit. «Je suis célibataire, sans enfant. Je ne peux même pas me permettre d’avoir un animal de compagnie parce que je ne suis jamais chez moi. Je travaille tout le temps. Et quand je m’arrête, je dors.»

Ainsi va la vie d’une grande partie des techniciens du spectacle, qui, invisibles, assurent le son, la lumière, la vidéo des représentations, le transport des décors, leur montage et leur démontage. Ces quelques milliers de travailleurs –on en ignore le nombre exact, c’est dire!– sont indispensables au théâtre, aux concerts, aux ballets… Vêtus de noir, ils veillent au grain, avant et après le lever de rideau, sans se faire voir ni entendre. Le 23 novembre dernier, la donne a changé. En choisissant de mourir sur le plateau de la grande scène du Théâtre national, le chef du service machinerie Serge Damenez a brusquement fait pivoter les projecteurs pour balafrer de lumière ces discrètes fourmis au service de l’art. Sur son bureau, il avait laissé ses papiers, ses clés, son portable. Et une lettre. Ultime mise en scène d’ultimes instants de vie, comme le dernier tour de piste d’un artiste adressant un dernier message au public.

Sur le grand plateau, les techniciens ont allumé «la servante», cette veilleuse posée sur un pied que l’on allume lorsqu’un théâtre est à l’arrêt. Leur est revenue en mémoire la figure d’autres artistes de l’ombre comme eux, morts, qui d’une crise cardiaque, qui d’un accident de voiture imputé au manque de sommeil, qui d’une fatale lassitude de vivre. Deux mois après le décès de Serge, la grande faucheuse frappait à son tour le théâtre Varia.

Alors, les techniciens du spectacle, silencieux par habitude, se sont mis à raconter leurs conditions de travail, donc leurs conditions de vie. Anonymement: par peur de perdre leur poste, pour les salariés; de ne plus se voir proposer de nouveaux contrats, pour les intermittents, indépendants ou habitués des contrats à durée déterminée. «Jamais je n’ai vu autant de souffrance dans la culture», souffle une voix au National. Ecoutons-la.

80%

des travailleurs du spectacle sont des intermittents. Ils sont soit sous contrat à durée déterminée, soit intérimaires, soit indépendants.

La faute à?

Le métier n’a sans doute jamais été simple, mais le virus du Covid, qui a étiqueté la culture comme non essentielle, a fait des ravages. Car pendant le confinement, les artistes n’ont pas arrêté de créer. Lorsque les salles de spectacle ont rouvert, elles ont été submergées de créations qui ne demandaient qu’à exister sur scène. «En 2023, certains théâtres ont reçu 380 propositions de spectacles pour 17 possibles, rappelle Alex (1), éclairagiste et ancien directeur technique. Incapables d’absorber la demande, ils en ont accepté un maximum, en réduisant le nombre de représentations. Les longues séries, qui voyaient une œuvre se jouer au même endroit pendant deux ou trois semaines, sont devenues rares. C’est aujourd’hui le cas pour un tiers des productions au National. «Les autres ne se jouent qu’une ou deux fois», affirme Eric, technicien dans la place. Résultat: les régisseurs et techniciens montent et démontent en permanence.

D’autant que désormais, les lieux de culture accueillent, en plus de leur programmation, des festivals, des débats, des médiations qui nécessitent un encadrement technique. Tous les espaces sont réquisitionnés: le studio du National, initialement prévu pour accueillir des répétitions, s’est ainsi transformé en salle de spectacle supplémentaire. Et l’horaire s’est assoupli: le lundi, traditionnellement jour de relâche, a peu à peu été considéré comme un jour de travail semblable à tous les autres.

«Cette profusion crée de l’emploi pour les artistes, reconnaît Yann, régisseur indépendant, et c’est bien. Mais si on augmente la production sans renforcer les équipes techniques en conséquence, ça craque Au théâtre des Tanneurs, quinze spectacles par an étaient programmés vers 2005 contre 28 en 2024. L’équipe, assure sa direction, s’est étoffée. En juste proportion? «Le temps de travail est de plus en plus court pour des projets de plus en plus ambitieux parce que les conseils d’administration des salles demandent de la diversité culturelle dans les programmes, précise Gilles, directeur technique. A Flagey par exemple, on monte l’installation à partir de 20 heures et une partie de la nuit. Le lendemain, on joue à 13h30 et à 16 heures, après les répétitions du matin. Puis on démonte et on s’en va.»

«En tournée, on travaille de 9 à 23 heures, illustre à son tour Théo, régisseur général. Mais si on joue à Arlon, on se lève à 5h30 à Bruxelles pour charger le camion et arriver à l’heure. Quand on joue à l’étranger, il faut compter un jour de voyage en camion avec le matériel, un jour pour le montage et la répétition générale, chaque fois de 9 à 23 heures, on joue le soir du troisième jour puis on démonte et le quatrième, on rentre. Il m’arrive de travailler quatre jours pour un spectacle de 1h15 qui n’est présenté qu’une fois

Nonante-sept heures

Dans la vie de ces techniciens, tout est question d’horaire. La convention collective qui fixe le cadre légal pour le secteur du spectacle vivant, établie par la commission paritaire 304, a instauré la grande flexibilité en principe. Les activités culturelles, programmées en soirée ou durant les week-ends, ne pourraient en effet s’accommoder d’un horaire de 38 heures par semaine pour son personnel, avec des journées de travail de 9 à 17 heures. Cette convention autorise donc les salles et les compagnies de toutes tailles à faire travailler les équipes techniques jusqu’à douze heures par jour, 72 heures par semaine et dix jours de suite.

Voilà pour le cadre. Ensuite, il y a la vie réelle. «Il arrive que des techniciens comptabilisent 500 heures supplémentaires», assure Marc Scius, coordinateur à la CSC Transcom, secteur culture. Dans la plupart des cas, elles ne sont pas payées et ne sont qu’en partie récupérées. La situation est certes différente pour le personnel salarié d’une institution et pour les intermittents qui s’engagent à travailler pour un montant déterminé en fonction du nombre d’heures de travail annoncé, très souvent sous-évalué. «On nous engage pour des journées de huit ou neuf heures alors qu’elles en font seize, à tarif inchangé. C’est épuisant et pas valorisant», illustre Pierre, régisseur.

«Il y a unanimité, au sein de la Feas, pour considérer que les rémunérations minimales sont trop basses.»

Il est arrivé à Thierry, technicien en Wallonie, de prester 97 heures en une semaine ou un mois complet avec un seul jour de congé. Ou à Gaël, ex-directeur technique aujourd’hui technicien intermittent, de devoir assurer la régie de trois festivals, dont un pendant ses vacances, alors qu’un seul avait été annoncé. Tous les techniciens rencontrés (2) racontent ces cadences de travail insupportables. «Les directions sous-estiment la charge que représentent les projets, relève Gaël. Elles considèrent que les petits projets ne comptent pas et ne pèsent pas lourds. Ce n’est pas exact. Les artistes pour lesquels on travaille affirment toujours qu’ils s’adapteront au plan technique mais une fois sur le plateau, ils réclament des tas d’adaptations. Si on les leur refuse, ils se plaignent à la direction, qui nous donne l’ordre de nous débrouiller. D’une manière générale, on ne nous écoute pas. Le technicien a la réputation d’être râleur alors qu’il demande, le plus souvent, simplement ce qui était prévu.» Comme par exemple le respect des heures annoncées et, en tournée, des repas, un accès à une douche, ou une chambre pour ne pas devoir rentrer à Bruxelles à 4 heures du matin, après le démontage. «Parfois, les organisateurs des concerts ne prévoient même pas à manger pour nous, raconte Edouard, qui accompagne des musiciens en tournée. Alors, on mange les restes des repas des têtes d’affiche.»

Certaines structures sont bien sûr plus attentives aux conditions de travail de leurs équipes que d’autres. «Il y a des abus entre autres parce qu’il n’y a pas assez de moyens financiers, avance Nicolas Dubois, directeur général délégué du National. Qui a les moyens d’appliquer correctement la convention collective de travail?»

Les centres culturels, qui ne créent pas de spectacles mais les accueillent, sont sans doute un peu mieux lotis. «L’équipe technique dispose d’une grande latitude dans l’organisation du travail, assure ce régisseur de la région liégeoise. Mais c’est l’agenda commun, que chacun peut remplir, qui dicte sa loi. Il manque un regard extérieur régulier pour être sûr qu’il n’y a pas trop d’engagements pris. On reçoit nos horaires le 16 du mois précédent. Si des changements s’imposent, parce qu’il y a des imprévus et, parfois, des metteurs en scène despotiques, les ajustements se font sur base volontaire. Je travaille rarement plus de 50 heures par semaine mais souvent treize à quatorze heures par jour. Avant, les mois de janvier, juin et septembre étaient plus calmes. Mais désormais, il n’y a plus de périodes calmes

A écouter les techniciens, la législation déjà très souple qui leur est appliquée en matière de temps de travail n’est même pas respectée. «Dans certains centres culturels, il existe deux horaires, assure un régisseur qui y travaille: l’un avec les heures réellement prestées, et l’autre avec les heures permises en cas d’inspection.»

Johanne, 21 ans, en formation pour devenir régisseuse, est employée comme stagiaire dans un théâtre bruxellois. Son horaire légal de 28 heures n’est jamais respecté. «Comme c’est notre première expérience, nous ne savons pas si ces dépassements sont normaux ou pas. Pour nos collègues plus âgés, « c’est inhérent au métier ». Point.» Ces stagiaires, peu, voire pas encadrés, occupent en permanence des postes que la direction assure ne pouvoir engager faute de moyens. Sans eux, ce théâtre fermerait ses portes.

«De manière générale, les heures de travail sont comptabilisées dans les institutions et les dépassements interdits, assure Alexandre Caputo, président de la Feas (Fédération des employeurs des arts de la scène) et directeur du théâtre des Tanneurs. J’espère que tous nos membres sont dans le respect de la convention. Nous avons un devoir d’exemplarité.» Confronté aux témoignages recueillis, il répond: «Je ne suis pas au courant de dérapages et s’il y en a, il faut y remédier.»

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Des pendrillons roses

Ce n’est pas non plus comme si les salaires du secteur étaient mirobolants: 4.000 euros brut pour ce régisseur général avec 30 ans d’ancienneté –«les pendrillons roses réclamés par un metteur en scène coûtent trois mois de mon salaire!», souligne-t-il; 3.700 euros brut pour ce technicien du National qui bénéficie d’une convention d’entreprise plus intéressante, avec 20 ans d’ancienneté; 3.500 euros brut pour cet éclairagiste, non augmenté depuis quinze ans; mais 2.000 euros brut seulement pour ce directeur technique à Bruxelles… «Quand tout va bien, les salaires net tournent autour des 2.000 euros par mois», résume Marc Scius.

Du côté des intermittents, les cachets bruts payés à la journée varient, à la grosse louche, entre 170 et 350 euros, pour des horaires qui peuvent compter jusqu’à quatorze heures de travail. «Les grosses compagnies me paient 210 euros brut par jour, précise Laura. Mais certains théâtres ne proposent pas plus de 140 euros. On met beaucoup d’argent dans les productions, beaucoup moins dans l’humain.» Nombre d’intermittents bénéficient d’ailleurs du statut de travailleur des arts, qui leur permet, en période de non-travail, de percevoir des allocations de chômage.

«C’est stressant car je n’ai aucune vision sur ce que je vais gagner, résume Yann. Certains mois, c’est 1.700 euros, et d’autres, 4.000. Par peur de ne pas avoir assez, on accepte tout. On est parfois payé 3.500 euros brut pour un mois, mais en travaillant de 9 à 23 heures et six jours sur sept. Certaines compagnies sont plus attentives à leur personnel que d’autres, alors je choisis pour qui je travaille. Je gagne moins mais mieux.» Certains intermittents ne sont payés qu’à la représentation. Ainsi ce régisseur qui empoche 350 euros pour un spectacle joué le dimanche, mais précédé de trois jours de répétitions… non payés.

«Ces deux dernières années, embraie Edouard, j’ai perdu six tournées de concerts parce que les organisateurs ont choisi des techniciens venus des pays de l’Est qui acceptent de bosser pour 200 euros brut par jour en noir, alors que j’en demandais 300. Il y aura toujours quelqu’un pour faire plus vite et moins cher que toi, alors c’est un peu le Far-West! La plupart de mes collègues vivent en colocation. Moi, à 29 ans, je vis chez ma mère…»

«Dans certains centres culturels, il existe deux horaires: l’un avec les heures réellement prestées, l’autre avec celles légalement permises, en cas d’inspection.»

Techniciens du spectacle, une nouvelle famille

La famille? Parlons-en. Sous son bonnet coloré, Théo, intermittent, hoche la tête. «C’est parfois difficile à comprendre pour ma maman. Mais si je classe les choses dans l’ordre, c’est le travail qui prime, avant la vie amoureuse, les amis, et enfin la famille.» Aux prises avec des horaires aléatoires et changeants, les techniciens du spectacle éprouvent la quasi-incompatibilité de leur métier avec une vie personnelle: l’impossibilité de pratiquer, à jour fixe, une heure de sport; les fêtes d’anniversaire loupées, même la leur; le casse-tête des récupérations imposées. Leur horaire de travail peut être modifié jusqu’à une semaine auparavant… «Je n’ai pas de vie privée, déplore cet éclairagiste. Mes collègues deviennent ma famille, et c’est malsain.»

«Partir en tournée avec une équipe, c’est comme partir en colo, résume Laura. On fait tout ensemble, dans des conditions parfois indignes.» A l’école, cette stagiaire a d’emblée été mise au parfum. «Les professeurs nous ont prévenus qu’en faisant ce métier, on perdrait notre entourage proche mais qu’on se créerait une nouvelle famille dans le milieu.» Est-ce pour cette raison que ce directeur technique dort si souvent au théâtre? Après douze ou quatorze heures de travail, lorsqu’ils rentrent chez eux, les techniciens ne peuvent pas dormir, décalés, surexcités, épuisés. Et souvent seuls. «Parfois, on n’en peut plus, résume Théo. J’ai pleuré avant de partir au festival d’Avignon. Je suis, comme beaucoup d’autres, d’humeur changeante: sur un plateau, je suis le plus heureux des hommes, mais quand je rentre chez moi, je me demande pourquoi je continue.» D’autant que ce travail de l’ombre, méconnu, est rarement reconnu. «Ça fait seulement dix ans que les acteurs désignent de la main les régisseurs à la fin des spectacles, pour les remercier», souligne Christian Halkin, directeur de l’ATPS (Association des techniciens professionnels du spectacle). Il arrive que le nom des techniciens figure dans le programme de la saison. Parfois.

Alors, certains craquent. Dans le milieu, la facture s’alourdit: burnouts, dépressions, voire suicides. Certains ne cachent pas qu’ils y pensent. Le phénomène n’est pas neuf et à plusieurs reprises, quelques-uns ont tiré la sonnette d’alarme, comme dans une lettre déjà adressée en 2017 à la direction du National. «J’ai vu des techniciens travailler en régie tout en tenant un sac de papier en main pour y vomir tellement ils étaient malades, raconte une régisseuse. D’autres, en proie à des chutes de tension, carburer à l’eau sucrée pour ne pas s’évanouir aux manettes pendant le spectacle.»

Alors, le suicide survenu au National a choqué, il n’a pas surpris. Mais il suscite la colère de ceux qui, en temps utile, avaient prévenu. «Un tel mépris pour le personnel est sans précédent», glisse une habituée des théâtres. Soumis à un stress quasi incessant, les techniciens du spectacle exercent aussi un métier physiquement éprouvant. Nombre d’entre eux, arrivés à 50 ans, souffrent du dos ou de divers troubles musculosquelettiques. «A 30 ans, j’ai deux hernies discales sévères, soupire cet intermittent. Mes séances d’ostéo sont à mes frais. Le métier est lourd et on se met en danger tous les jours à grimper dans des nacelles à six mètres de haut pour bouger un projecteur.» Le métier exige de la concentration et une connaissance précise des règles de sécurité, que ne maîtrisent pas forcément les jeunes techniciens parfois appelés en renfort. Il suffit d’un rien pour que survienne un accident de travail. Et il en survient, bien sûr.

Faut-il s’étonner, dès lors, si l’alcool, le cannabis et la cocaïne circulent sur les plateaux, que ce soit pour se détendre en période de grand stress ou pour se distraire durant les périodes d’attente et d’ennui en régie? «On boit avec nos collègues ce qu’on ne boit plus avec nos amis», résume Eric. «Il y a effectivement beaucoup d’alcool dans nos métiers, confirme Edouard. J’ai d’ailleurs décroché plus de contrats quand j’ai commencé à accepter des bières, sans les boire.» «Démonter, c’est chaque fois un deuil parce que c’est une histoire humaine qui s’arrête, éclaire Olivier, directeur technique. Alors, on boit. Et comme, à 2 heures du matin, il n’y a plus grand-chose d’ouvert, on boit au bar, entre collègues.» Moins qu’avant sans doute, car la nouvelle génération n’a pas les mêmes codes. Et que, dans certains théâtres, on a un peu resserré la vis. Mais quand même.

1.320

employeurs sont recensés en Fédération Wallonie-Bruxelles dans le secteur des arts vivants. La moitié de ces structures compte moins de cinq personnes.

Pourquoi continuer?

Pourtant, les techniciens du spectacle restent dans le métier. Parce qu’il les constitue. Et parce que, appliqué dans de bonnes conditions, c’est le plus beau du monde. Qu’on le leur bassine à longueur de semaines ou qu’ils y croient, au nom de l’art, ils acceptent tout. «Le plaisir vient du travail d’équipe, des pics d’adrénaline, des applaudissements qui sont un peu pour nous à la fin du spectacle, détaille une régisseuse. On vit des choses très fortes en tournée, à Bogota ou à l’opéra de Munich.» Placés dans des conditions de vie et de travail peu communes, dans une église désacralisée ou en plein Paris, ils créent parfois des liens très intenses avec des gens qu’ils ne croiseront que deux jours dans leur vie. «Rencontrer beaucoup de monde et voyager est un choix, reconnaît ce régisseur son intermittent. Il y a peu de jobs qui offrent autant de liberté. Je participe parfois au bonheur de 80.000 spectateurs: c’est une grande fierté de rendre les gens heureux. Et une fois qu’on entre là-dedans, il est très difficile d’en sortir.» Certaines directions n’hésitent d’ailleurs pas à jouer sur cette corde sensible: «Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de jouer sur cette scène!» C’est un peu comme une drogue, en somme. «Il faudrait arriver à redonner sens à la vie sans théâtre, glisse Christian Halkin. Ça doit être possible…»

Dans le métier, il est très rare qu’un spectacle soit annulé, quel que soit l’état, physique ou moral, des techniciens. D’abord parce que cela coûterait très cher. Ensuite parce que les régisseurs sont liés par une sorte de contrat moral aux équipes et aux artistes. Alors, ils tiennent. En filigrane, on devine chez eux une sorte de fierté d’appartenir à ce corps professionnel, à vivre des choses folles et rares, quel qu’en soit le prix.

Faire bloc entre techniciens du spectacle

Mais depuis le confinement, lors duquel nombre de techniciens, réduits à l’inactivité, ont découvert ce qu’était une vie normale, une partie d’entre eux a renoncé au métier. «Environ 30% ont arrêté, soit parce qu’ils n’avaient plus de travail, soit parce qu’ils n’ont plus voulu de ce rythme», constate Marc Scius. Ceux qui restent devraient théoriquement être en mesure d’obtenir de meilleures conditions salariales et de travail de la part de ceux qui les embauchent. Ce n’est pas le cas, ou si peu.

C’est que les techniciens du spectacle n’ont guère l’âme syndicale. Solidaires mais aussi individualistes, peu syndiqués, ils occupent des fonctions et des statuts variés, dans des structures de tailles très différentes. Mener une action collective est difficile. «Il faudrait se fédérer, faire bloc, décider ce qu’on accepte ou pas et, surtout, s’y tenir», lance Christophe, régisseur son depuis 20 ans.

Peu de régisseurs ont le sentiment d’être bien représentés par l’ATPS et les organisations syndicales classiques ont, reconnaissent-elles, quelque peu abandonné le secteur. «Longtemps, on ne s’est préoccupé que des gros bastions et des techniciens fixes, pas des intermittents, concède Marc Scius. Mais les techniciens du spectacle ne se mettent pas en grève, alors de quels moyens de pression dispose-t-on? Il est difficile de faire remonter collectivement ces problèmes.» Le cadre légal de la commission 304 ne prévoit d’ailleurs pas la possibilité d’instaurer de délégation syndicale dans les structures de moins de 50 travailleurs. Autrement dit, la majorité d’entre elles. «Cela rend le dialogue avec les employeurs compliqué», admet Thomas Gonzalez Alvarez, secrétaire permanent culture au Setca de Bruxelles.

Les lieux comptant plus de 50 salariés, comme le Théâtre de Liège ou celui de la Monnaie, disposent déjà de délégations syndicales. Rien de tel ailleurs. Les syndicats ont donc demandé que des délégations puissent voir le jour dans les lieux ou compagnies occupant entre dix et 50 personnes. Les employeurs ne sont guère enthousiastes mais ils risquent d’y être contraints. «Il faudrait réfléchir à une forme de représentation plus transversale des travailleurs, suggère Maximilien Herry, permanent syndical culture de la CGSP wallonne. Par exemple des délégations qui sillonnent le terrain, d’un théâtre à l’autre. Les techniciens du spectacle ne sont pas assez représentés.»

««Les professeurs nous ont prévenus qu’en faisant ce métier, on perdrait notre entourage proche mais qu’on se créerait une nouvelle famille.»

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Décélérer

«Longtemps, on a pensé que plus on en faisait, et plus on aurait de subsides, reconnaît Pierre Thys, directeur artistique du National. En plus de la création, les théâtres font aujourd’hui de la diffusion, de l’accueil, de la médiation.» Chaque nouvelle direction qui arrive affiche en outre de nouvelles ambitions. Le théâtre des Tanneurs programme de fait plus de représentations et de coproductions que ce que demande la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). «Pour en faire profiter un maximum de personnes et ne pas laisser cet espace public vide, justifie son directeur. Mais comment décélérer, puisqu’il faut peut-être utiliser ce terme?» «Notre contrat-programme prévoyait 190 représentations au siège du National, abonde Nicolas Dubois. Nous en avons proposé 250 et il nous a été reproché par la commission d’avis d’en faire trop peu au vu de nos budgets et de nos équipes.» Désormais, ce nombre a été réduit de 25%. Décélérer, donc.

Pour améliorer les conditions de travail des techniciens du spectacle, beaucoup attendent aussi un signal du monde politique, qui a choisi, ces dernières années, de soutenir la création sans se préoccuper de la charge supplémentaire que cela engendrerait pour les équipes en place, comme l’a rappelé la ministre de la Culture, Elisabeth Degryse (Les Engagés), devant le parlement francophone, le 18 février dernier. La FWB n’a toutefois pas la compétence pour modifier ou supprimer la loi sur la grande flexibilité, ni les conditions d’emploi des opérateurs qu’elle subventionne. La ministre plaide donc pour que ces périodes de grande flexibilité soient encadrées par les organisations syndicales ou par un service interne de ressources humaines. C’est ce que réclament les techniciens du spectacle qui constatent que les directions en place, souvent issues du monde artistique, ne disposent pas forcément des compétences pour gérer des équipes. La ministre demandera aussi à son administration de vérifier si les lieux culturels qui bénéficient de subsides respectent les barèmes et les lois sociales en vigueur et gèrent le bien-être du personnel, dont les risques psychosociaux.

«De plus en plus de théâtres fonctionnent comme des entreprises privées, déplore un régisseur. Mais les compagnies pourraient gérer leur budget autrement, en faisant plus attention au bien-être du personnel.» Le National, par exemple, a réintroduit le lundi comme jour de relâche obligatoire, en plus du dimanche. Interdiction est faite à quiconque d’ajouter des représentations à l’agenda de la saison suivante une fois que celui-ci a été validé en conseil d’entreprise. Le studio ne servira plus que pour les festivals et non pour le reste de la programmation. La saison s’arrêtera en juin, jusqu’au 15 août. «On décélère, mais il a fallu aller très loin pour l’obtenir, regrette quelqu’un, au National. Sans le combat qui a suivi la mort de Serge, on n’en serait pas là.»

Autre piste: un partage des missions entre les institutions culturelles. «Tout le monde ne peut pas continuer à tout faire, résume Nicolas Dubois. Il faudrait réfléchir aux filières: qui crée les spectacles émergents?, qui prend en charge les festivals?» Le sujet est délicat: on touche à la liberté de création des lieux. Et le secteur des arts vivants n’est pas épargné par les querelles d’ego. On parle aussi de mutualiser les forces. Pourquoi pas des services administratifs collectivisés, sur le modèle du centre de récupération de décors ouvert il y a peu à Manage? Ou coréaliser des spectacles chers en associant trois théâtres différents sur le projet? A méditer…

«Parfois, les organisateurs des concerts ne prévoient pas à manger pour nous. Alors, on mange les restes des repas des têtes d’affiche.»

Grâce aux jeunes?

Un changement est donc en route, poussé aussi par la jeune génération. Les jeunes techniciens ne sont plus prêts à accepter des conditions de travail folles. «Les intermittents n’ont pas envie de servir de pansement sur une plaie béante, résume un régisseur, par exemple lorsqu’on les appelle pour remplacer un collègue en burnout. Alors il nous arrive de dire non. Sans nous, la culture n’est plus rien. Et les comédiens sont avec nous.»

Dans le théâtre comme ailleurs, les plus jeunes n’hésitent pas à quitter un travail qui manque de sens à leurs yeux, ou qui les abîme. «Beaucoup sont partants pour ce métier passionnant mais ils ne sont pas prêts à être maltraités, assure une stagiaire. Après le suicide au National, un formateur nous a dit de faire attention. Mais comment fait-on pour ne pas se perdre dans ce métier? On nous vend que si on aime ce qu’on fait, c’est normal de tout donner, jusqu’à mourir au travail…»

 (1) Tous les techniciens du spectacle interrogés dans le cadre de cette enquête ont requis l’anonymat et sont présentés sous un prénom d’emprunt. Pour garantir cet anonymat, il est aussi impossible, pour certains d’entre eux, d’évoquer le théâtre auquel ils sont attachés.

(2) Cette enquête du Vif s’appuie sur le témoignage de 25 techniciens du spectacle, régisseurs, régisseurs généraux, directeurs techniques, délégués syndicaux, représentants de l’ATPS, dirigeants de la Feas et directeurs de théâtre.

Les directions prêtes à discuter

«La priorité de la Feas (NDRL: la Fédération des employeurs des arts de la scène) consiste à améliorer les conditions de travail, affirme Alexandre Caputto, président et directeur des Tanneurs. Il y a unanimité chez nous pour considérer que les rémunérations minimales sont trop basses Faut-il pour autant s’attendre à ce que de nouvelles grilles barémiques contraignantes s’appliquent? «En juin, nous publierons une recommandation avec de nouveaux minima», répond Françoise Havelange, secrétaire générale de la Feas. Autrement dit, les opérateurs qui pourront revoir les salaires à la hausse le feront, les autres non. L’emploi dans le secteur pourrait en effet en pâtir.

Sur le banc des employeurs, on se dit conscient que la notion de bien-être au travail a changé. «La grande flexibilité a sa raison d’être dans notre secteur mais nous reconnaissons que ses modalités d’application peuvent générer des problèmes auxquels nous devons remédier, avance Alexandre Caputto. Nous sommes prêts à discuter d’une modification des règles. Il est primordial que le travail des techniciens ne s’oppose pas à leur épanouissement personnel et familial. Il faut éviter les abus en heures supplémentaires, les enchaînements sans temps en famille et sans jour de relâche.»

La fédération prêche aussi en faveur d’une meilleure diffusion des spectacles en FWB, dès lors que l’on produit beaucoup mais que l’on ne joue pas assez. «Décélérer implique peut-être de produire moins mais jouer plus longtemps et tourner plus, précise Alexandre Caputo. Mais sans augmentation de budget, ça ne me paraît pas possible: nous ne pourrons pas répondre à plus de demandes de la part des nombreux artistes et compagnies que compte la Belgique. Il existe déjà aujourd’hui des projets qui ne peuvent être réalisés faute de partenaires.» Aucun signal politique ne donne toutefois à penser que le budget dévolu à la culture sera augmenté.

 

 

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