
Pourquoi ce clash politique permanent? «Je découvre ce monde et je suis déçue»

Clash politique, joutes verbales et petites phrases: depuis l’avènement du gouvernement Arizona, c’est la foire d’empoigne au Parlement. On peut y voir une belle vitalité démocratique ou l’utilisation de l’institution à des fins de communication, c’est selon.
«Chers travailleurs de ce pays, nous pouvons les faire plier!» Scandant cet appel, Raoul Hedebouw (PTB) ne semble pas tout à fait s’adresser aux membres de la Chambre ni aux ministres qui lui font face. Il a beau, au cœur de l’hémicycle, apostropher le ministre des Pensions, Jan Jambon (N-VA), le député de gauche semble s’adresser au monde extérieur. Dans les heures qui suivent, l’intervention parlementaire, captée par les caméras, fait l’objet d’un montage rudimentaire, pour être illico répandue sur les réseaux sociaux. C’est une petite opération de com qui ne mange pas de pain. Et qui est devenue monnaie courante.
Le président du PTB a des qualités de tribun, certes. Mais il est bien loin d’être le seul à faire usage de temps de parole bien choisis, au Parlement, pour servir sa communication. Les groupes parlementaires sont rôdés et, progressivement, la grande majorité des partis se sont pliés à cette pratique de communication efficace et quasi instantanée.
Même les novices ou les plus timorés s’interrogent. Comment exister médiatiquement et sur les réseaux sociaux? Comment trouver la bonne formule, l’interpellation qui fait mouche? Comment condenser une position politique en quelques mots? Et la diffuser au mieux, tant qu’à faire?
Question time
Typiquement, l’ouverture de la séance plénière de la Chambre, chaque jeudi après-midi, est un moment de choix. Il s’agit du question time, cette enfilade de questions posées par des députés aux ministres, sur des thèmes d’actualité. Chacun est tenu d’annoncer son sujet avant 11 heures, le matin même, et dispose de deux minutes pour sa question orale. Le ministre répond, puis le député réplique.
Cette séquence fait partie des moments médiatiques de la semaine, plutôt plaisants à suivre pour les journalistes et le public. On n’est pas loin, parfois, de sortir le popcorn, même si toute cette attention occulte le travail effectué le reste du temps, sur un mode plus apaisé, plus technique, moins théâtral.
Que le Parlement soit un lieu de débats intenses n’a rien de nouveau. Mais de l’avis général, les échanges se sont globalement musclés depuis la mise en place de l’Arizona.
Le président de la Chambre, Peter De Roover (N-VA), se prête volontiers au jeu, tout d’abord. A l’image d’un arbitre de football qui «laisse jouer» avant de dégainer le carton, il offre une certaine marge.
Là où les élus comptaient autrefois sur les journalistes pour rapporter leurs propos, la montée en puissance des réseaux sociaux n’a fait que renforcer la tendance. Il faut apparaître comme actif, obtenir un bon bulletin en fin de législature. Alors que le système électoral octroie de l’importance aux voix de préférence, il faut émerger du lot, aussi.
«Je m’attendais à un plus grand sens des responsabilités, pas à un show perpétuel.»
Aurore Tourneur
cheffe de groupe des Engagés.
Un bon casting
La configuration politique, ensuite, favorise la crispation. Autant la Vivaldi était un attelage assez diversifié, autant l’Arizona clarifie le jeu. Pour schématiser, c’est un gouvernement de droite faisant face à une opposition de droite et d’extrême droite, certes, mais aussi de la quasi-totalité de la gauche. Qu’on le déplore ou non, ce sont des blocs qui s’opposent régulièrement.
Le casting sorti des élections fédérales de juin, enfin, influence la teneur des échanges. Mettez quelques présidents de parti, à savoir Georges-Louis Bouchez (MR), Paul Magnette (PS), Sammy Mahdi (CD&V) et Raoul Hedebouw (PTB) dans une même pièce, ajoutez-y quelques personnalités comme Pierre-Yves Dermagne (PS), Alexia Bertrand (Open VLD), Maxime Prévot (Les Engagés), sans oublier Theo Francken et Bart De Wever (N-VA), et le tout formera presque inévitablement un cocktail détonant.
Face à cette exacerbation des joutes politiques et à leur usage communicationnel, il existe parmi les groupes parlementaires une panoplie d’appréciations. Pour les uns, la tyrannie de la phrase choc (la punchline) et des réseaux sociaux donne lieu à un appauvrissement du débat démocratique, où quelques-uns monopolisent l’attention en venant se donner en spectacle. Pour d’autres, le débat politique, même vigoureux, est le signe d’une certaine vitalité démocratique. S’il ne se déroule pas au Parlement, où peut-il avoir lieu?
La déception
Souvent, en réalité, le regard porté sur le phénomène en dit beaucoup sur l’ADN politique des intéressés, sur les valeurs que leur parti cherche à arborer ou leur façon de faire.

«Je découvre ce monde, cette bulle, et je dois dire que je suis assez déçue. Je m’attendais à un plus grand sens des responsabilités, pas à un show perpétuel», avoue Aurore Tourneur, cheffe de groupe des Engagés et députée depuis les élections de 2024. Elle qui vient du monde de l’enseignement le reconnaît, elle a sans doute sa propre conception de la discipline, qu’elle ne retrouve pas dans l’enceinte de la Chambre.
C’est assez caractéristique de son parti, finalement: Aurore Tourneur déplore volontiers le manque de nuance, d’écoute, voire de bienveillance qui y règne, d’autant plus que «le travail de fond est occulté. Le pire, c’est la désinformation, la récupération politique et les fausses polémiques montées en épingle», y compris par la presse. Dans toute cette agitation, concède la bourgmestre d’Estinnes, «il faut trouver un équilibre. Rester soi-même et défendre ses idées, montrer aux citoyens qu’on ne se laisse pas faire, sans tomber dans la course à l’échalotte.»
Affronter l’Arizona

«Sincèrement, ce n’est pas dans mes habitudes de faire du show pour du show», commente pour sa part le chef de groupe Pierre-Yves Dermagne (PS), qu’on a vu plutôt incisif ces dernières semaines. Depuis les bancs de l’opposition, considère le Rochefortois, c’est l’attitude de la majorité qui justifie les réactions: «C’est tout de même inédit dans l’histoire parlementaire, il a fallu attendre plus d’un mois pour obtenir la version finale de l’accord de gouvernement. On voit aussi une majorité qui interprète le règlement de la Chambre à sa guise, sans parler de la brutalité des mesures politiques.»
Concernant les vifs échanges à la Chambre, «il faut reconnaître qu’elle a toujours été un lieu d’affrontement. C’est normal. Il ne faut pas tomber dans l’illusion du consensus, comme le dit la philosophe Chantal Mouffe. Il n’est pas malsain qu’il y ait des moments de conflictualité.»
Le question time du jeudi, en particulier, fait partie de ces «moments un peu plus vrais», où les filtres s’estompent. Cadrés, ces débats font intégralement partie de la vie démocratique.
Le fait que le PS se retrouve dans l’opposition accentue aussi les tensions.
Clash politique: ne pas se louper

«On peut utiliser certains moments avec intelligence. Et il ne faut pas faire comme si les réseaux sociaux et les codes nouveaux n’existaient pas, cela fait partie du jeu», estime François De Smet (DéFI).
En intellectuel, il ne voit pas d’inconvénient majeur à ce que les divergences de vue s’expriment, parfois avec force. «On aime ou on n’aime pas, mais des positionnements assez nets apparaissent. Evidemment, certains font leur show, mais il y a toujours eu des points communs entre la politique et le spectacle: l’art du tribun, le fait de choisir ses mots, de poser sa voix, etc.»
Il se frotte volontiers à l’exercice, mais à sa façon. «La pure insulte n’apporte rien. Si je formule des punchlines, c’est pour apporter du fond. Vous pouvez utiliser ces moments mais il ne faut pas se louper, le temps est court. Si je décide d’avoir recours à l’émotion, c’est toujours pour amener le citoyen vers un argument de raison», poursuit-il.

«Je ne suis pas d’accord quand on dit que les élus ne recherchent que la punchline pour les réseaux sociaux. Ce n’est pas superficiel. C’est de la communication qui suscite l’intérêt des citoyens, qui les pousse à s’informer davantage», considère Sofie Merckx (PTB). Certaines prises de parole sont courtes et incisives, mais n’empêchent pas de longs débats de fond à d’autres moments.
Il se trouve que son collègue et président de parti, Raoul Hedebouw, fait partie de ces communicateurs patentés. «Il est vrai que quand il est arrivé au Parlement, il a donné le ton avec son style, le contact avec le peuple. D’autres ont l’air de s’y mettre, dans leur style à eux. Je vois que des figures comme Mahdi, Magnette, Bouchez se lancent vraiment dans l’arène.»
Combat de coqs

Un club très masculin, certainement, qui fait tiquer du côté d’Ecolo. Tout cela, en effet, «se déroule de façon musclée, virile, relève Sarah Schlitz. On aime bien cette rhétorique, on hurle, on passe des dizaines d’heures au Parlement, on n’a pas besoin de dormir, etc. Personnellement, ce ne sont pas ces compétences que j’ai envie de valoriser en politique.»
En revanche, «le fait que ce soit un peu rock’n’roll de temps en temps ne me pose pas de problème. Par contre, qu’on se pointe une heure avant, qu’on fasse son show, qu’on interrompe tout le monde puis qu’on parte, ça ne va pas», lâche-t-elle, visant de façon à peine voilée le président du MR.

«C’est vrai, Georges-Louis y ajoute son sel. Il se défend, il répond, il peut être mordant.» Cela fait partie du cocktail, reconnaît Benoît Piedboeuf (MR). «Mais quand il fait des interventions, il est pertinent et argumente. Il est bon, ce qui ajoute du piquant.»
Pour le libéral, le fait que le PS se retrouve dans l’opposition accentue aussi les tensions, son mode de communication se calquant sur celui du PTB. «Les discours politiques se sont un peu radicalisés. La gauche est dans l’opposition, les syndicats et les mutualités embraient, on assiste à la manifestation de frustrations.»
On peut le déplorer, s’en réjouir ou les deux à la fois. «Le Parlement vit et figurez-vous que c’est apparemment assez apprécié au nord du pays, ajoute Benoît Piedboeuf, où la perception des polémiques est plus positive» que du côté francophone.
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