
Pour ses 140 ans, le PS s’offre un déclin: «Il ne peut pas se contenter de défendre»
Les partis socialistes belges existent depuis 140 ans. Côté francophone, le PS vient de lancer sa refondation. Et il a tout intérêt à se remettre profondément en question.
«Sans tabou», tels sont les maîtres-mots que le PS a choisis pour présider à sa refondation. Les socialistes viennent d’entamer une reconstruction, alors que leur parti existe depuis 140 ans. C’est en effet lors du congrès des 5 et 6 avril 1885 que naquit le POB, parti ouvrier belge, devenu PSB au sortir de la Seconde Guerre mondiale, puis PS, côté francophone, à partir de 1978.
Le politologue Pascal Delwit (ULB) a publié, à l’automne 2024, un ouvrage (1) retraçant ces quatorze décennies de socialisme. Il évoque aujourd’hui quelques grands enjeux auxquels le parti est confronté.
Dans quelques années, lorsque des politologues referont l’histoire du PS, la séquence actuelle de refondation du parti sera-t-elle décrite comme un moment charnière?
Oui, plutôt. Les résultats du 9 juin 2024 marquent un point d’aboutissement du déclin des quinze dernières années. Ne fût-ce qu’électoralement, de 2010 à 2024, le PS a perdu quinze points de pourcentage et 40% de son électorat. C’est aussi une réalité dans la structure interne. Le PS n’a plus la même capacité de mobilisation. On est passé de 100.000 membres environ au début du siècle à une trentaine de milliers.
Le phénomène n’est pas propre à la Belgique francophone…
Vous trouverez l’un ou l’autre contre-exemple, mais tendanciellement, un peu partout en Europe, on est loin des performances d’autrefois. Il y a une crise d’identité, mais aussi une crise de relation entre les partis socialistes ou sociaux-démocrates et leur socle d’électeurs. Le PS y a un peu échappé, mais y est confronté désormais.
40% de l’électorat PS a délaissé le parti entre 2010 et 2024.
Plus tard que les autres?
Il y a un petit effet retard, car pendant longtemps, la Belgique francophone a été épargnée par le débat sur le clivage des valeurs, désormais porté par le MR et son président. On se trouve aussi dans un contexte de mise en cause très forte de l’action de l’autorité publique, en particulier en matière économique. Tout ce qui touche à la régulation est condamné. Dans ce contexte, quelle peut être son identité? Comment peut-il se décliner socioéconomiquement dans le cadre belge? Comment peut-il concourir dans le cadre européen? Comment reformuler un projet susceptible d’attirer à nouveau des catégories populaires salariées?
Et à qui s’adresse le PS? C’est un question qu’il a déjà dû se poser au cours de son histoire.
Je schématise, bien sûr, mais il existe deux grands socles électoraux. Le socle historique des catégories populaires salariées, qui reste important et qu’on retrouve dans les régions de Charleroi, Liège, Mons-Borinage, dans les quartiers populaires de Bruxelles. La seconde catégorie est représentée par une partie des classes moyennes salariées.
Les profs, typiquement?
Et les fonctionnaires, le non-marchand, le secteur de la santé, etc. Sur la première catégorie, le PS a longtemps été en compétition avec le PTB. Sur la seconde, avec Ecolo. Cette fois, le MR a partiellement pénétré les catégories populaires avec un discours de mise en concurrence des «assurés sociaux» vs. «assistés sociaux». Le PS doit songer au point d’équilibre entre ces deux électorats, qui peuvent se réunir sur certains points, mais être en confrontation sur d’autres. On peut penser à la question de l’environnement.
On n’attend pas du PS un nouveau Marx ou un nouveau Gramsci. Mais il faut une certaine perspective.
En Région bruxelloise, singulièrement?
Il y a quasi deux paroles et deux campagnes dans les communes du sud de Bruxelles. Forest et Saint-Gilles, par exemple, sont deux communes un peu particulières avec des classes moyennes salariées dans le haut et des classes populaires dans le bas, même s’il y existe aussi des phénomènes de gentrification. Intellectuellement et philosophiquement, ce sont des communes très à gauche, mais de trois gauches différentes (PS, PTB et Ecolo). Pour le PS, il y a une agrégation à faire, un point de synthèse à trouver entre ses socles électoraux. Il y a aussi un travail à envisager sur l’animation du parti. Le PS, comme tant d’autres, a connu un processus de digitalisation dans sa communication, ainsi qu’une personnification par le président, essentiellement Elio Di Rupo et Paul Magnette ces 25 dernières années. En parallèle, certaines sections locales sont devenues plus atones, voire ont presque disparu. Bien sûr, il y a les bastions et d’autres endroits où le dynamisme tient aux bonnes volontés des personnes, mais ailleurs, l’animation est parfois devenue minimaliste. On perçoit également des problèmes de succession et de recrutement.
Est-ce un problème d’incarnation?
Dans certaines communes, ça me parait clair, même si les élections communales ont quand même permis au PS de sauver les meubles dans ses bastions. A côté de cela, on a assisté à quelques désillusions, à Tournai, Verviers, Thuin, sans oublier Frameries par exemple. Moi, en matière de succession, je m’inquiéterais à ce stade pour les communales 2030 dans certaines villes et communes. Un parti doit travailler à la revalorisation du personnel à avoir. Un parti n’est pas qu’une plateforme qui diffuse ses messages sur les réseaux sociaux ou déboule épisodiquement dans les quotidiens ou les matinales en radio. Cela fait partie du travail que devra mener l’équipe qui pilote la refondation du PS.
Dès sa création, le POB était pointé du doigt, à l’étranger, pour une forme d’inconsistance, de faiblesse théorique. Cela pèse-t-il une fois encore sur lui?
Fin XIXe et début XXe, on aime le débat. Au sein du SPD allemand, de la social-démocratie austro-hongroise, même d’une partie des socialistes français, le niveau de débat est plus élevé qu’au POB. C’est aussi parce que le niveau d’aliénation est très important en Belgique. Concernant la période actuelle, il y a une forme de paradoxe. Les présidents de partis sont en principe tous des intellectuels. L’actuel est un intellectuel d’assez haut vol. Il a publié deux ouvrages ces deux dernières années, mais il y a une absence de connexion entre la production du président et le fait que le parti s’en empare et en discute.
Autour du thème de l’écosocialisme, par exemple?
C’est assez clair. Que ce soit en matière de culture ou de programme, il faut que les gens se vivent comme un acteur collectif. On n’attend pas du PS un nouveau Marx ou un nouveau Gramsci. Mais il faut une certaine perspective. Que veut-on? Quelle trajectoire s’adosse à cette perspective? Comment l’agencer sur le terrain et dans les politiques qu’on mène? Cette articulation n’a pas vraiment lieu. Ce n’est pas un jugement, le contexte est difficile. Je dirais même que le PS n’a pas mal performé sous la Vivaldi. Mais un parti ne peut pas se contenter de défendre, surtout dans un contexte d’offensives tous azimuts.
Dès la création du POB, il y a eu une tension entre verticalité et horizontalité. Cette fois, le PS semble lancer sa refondation sur un mode participatif et bottom-up, très à la mode…
A l’origine, le contexte était très différent, avec une forme d’hostilité envers ce qui était centralisé. Au fil du temps, on a transféré vers le centre pour une série de raisons, en ce compris pour des questions de gestion d’argent, depuis la loi de financement des partis. Sur le côté participatif, j’ai deux regards. Tout d’abord, c’est normal de passer ensemble par une étape de diagnostic, d’analyse, de prise de parole, etc. Le 22 mars, le PS a organisé 55 événements pour lancer sa refondation. C’est l’autre point: ils ont attiré 2.500 personnes en tout, ce qui n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus massif. Il y a une certaine dynamique, mais peut-on la qualifier de flamboyante ? Il faudra voir la suite. Un autre enjeu, pour le PS, c’est aussi ce qu’on appelle la connexion, c’est-à-dire le fait percevoir l’expression des demandes sociales. C’est à cela aussi que sert un parti. Quelles sont les préoccupations, les attentes, les craintes des gens…
Georges-Louis Bouchez (MR) s’est attaqué avec succès à la thématique de l’hégémonie culturelle, notion historiquement de gauche. Le paradoxe du PS n’est-il pas qu’il est apparu comme installé et conservateur?
Tout à fait. Le combat culturel est une vieille problématique. Ces 25 dernières années, le PS a délaissé ces aspects. Cela me frappe qu’il n’ait quasi plus aucun support à la pensée, même vulgarisé. Qui lit les notes de l’Institut Emile Vandervelde, son centre d’études? Il n’y a plus de revues, pas de journées d’études. Il existe des sujets, pas nécessairement socioéconomiques, sur lesquels le parti pourrait animer le débat. Prenons quelques exemples: quelle justice et quelles peines aujourd’hui? Ou quelle université et quelle approche scientifique? En géopolitique, quelle politique européenne de la défense? Quel rapport à l’Otan? Aux Etats-Unis?
Sur la géopolitique, le PTB occupe le terrain, lui.
Il est ultraproactif. Mais à la limite, la question n’est pas d’occuper le terrain, mais d’animer le débat. C’est un peu différent désormais pour le PS, mais quand vous occupez très régulièrement le pouvoir, l’institution vous happe aussi. Votre énergie et vos compétences sont dans les institutions, les cabinets où il faut gérer le quotidien. C’est normal, mais le parti à la base reçoit moins d’attention. Aujourd’hui la construction politico-intellectuelle est difficile pour la gauche. Mais si on est un parti et qu’on a des objectifs, on ne peut pas s’arrêter à ce constat.
Le fait qu’il se retrouve dans l’opposition face à des gouvernements de droite lui facilitera-t-il la tâche?
C’est un point d’appui. Après, il devra en faire la démonstration. Son image est dégradée, sans doute. En tout cas ce n’est pas une image de dynamisme. Il faut qu’il y travaille. Mais l’essentiel, c’est le fond. Maintenant, ils ont lancé un processus, il est tout à fait possible qu’ils atteignent au moins une partie de leurs objectifs.
(1) Le Socialisme en Belgique (1885-2024). Origines, acteurs, développements, par Pascal Delwit, éd. de l’Université de Bruxelles, 672 p.
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