A Anvers d’abord, pour la Belgique ensuite, Bart De Wever a fait du budget et des finances publiques autant d’enjeux de campagne électorale. © Réseau social X

«On va remettre le budget en ordre»: comment Bart De Wever a fait des finances publiques un enjeu électoral

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Ces dernières années, Bart De Wever a fait du budget et des finances publiques, celles d’Anvers comme celles de la Belgique, un enjeu électoral. C’est une espèce de question classique de science politique.

Il était fier, Bart De Wever, et il l’avait fait savoir, le 27 décembre 2023. Toute la presse était réunie. Le bourgmestre posait avec son échevin des finances Koen Kennis, et l’information locale en est devenue nationale: la ville d’Anvers venait de rembourser le dernier euro de sa dette historique à Belfius, la banque des communes, qui lui avait prêté de quoi éviter la banqueroute au début des années 1980. Bart De Wever lançait ainsi son année de campagne sur le thème de la bonne gestion budgétaire, qui lui avait notamment permis de baisser les impôts communaux des Anversois. Appliquée à la Flandre et à la Belgique, dont il fallait impérativement «remettre le budget en ordre», la potion anversoise serait celle de la dernière chance, pour sauver la Belgique et (surtout) la «prospérité flamande».

L’école «du choix rationnel»

Dans tous les cas, la recette a fonctionné, puisqu’elle a semble-t-il contribué à maintenir la N-VA devant le Vlaams Belang le 9 juin en Flandre et a confirmé le maïorat de Bart De Wever à Anvers le 13 octobre. Et puisque l’assainissement budgétaire est la raison sociale de l’Arizona, à entendre son patron et le chœur des observateurs, dont beaucoup répètent que les réformes visant à contenir déficit et dette sont nécessaires. La méthode employée pour assainir les finances communales de la cité scaldéenne a de quoi rendre jaloux les plus emblématiques municipalistes wallons. Fort de sa puissance en effet, l’auguste président de la N-VA fit pleuvoir sur sa cité, depuis 2012, des milliards régionaux. A elle seule, Anvers reçoit désormais le quart du total du fonds des communes régional, soit un montant annuel par habitant de 1.600 euros –c’est deux fois moins à Charleroi et Liège, mais aussi à Gand. La reprise de la charge des pensions par la Région flamande, ainsi que deux bons milliards d’euros de subsides annuels, ont aidé à assurer l’équilibre du budget et à réduire la dette certes, mais aussi et surtout à garantir de substantiels investissements et la baisse du niveau de taxation, beaucoup plus visibles de l’électeur Anversois.

Ce faisant, Bart De Wever mettait en pratique une observation, bien connue mais néanmoins discutée, de certains politologues et économistes, qui ont remarqué de longue date une corrélation entre de bons résultats sur certains indicateurs économiques et d’heureuses fortunes électorales. C’est l’école dite «du choix rationnel», inaugurée dans les années 1950 par l’Américain Anthony Downs. Posée sur le cas américain, donc un système bipartite, elle postulait que l’électeur se positionne en fonction des conséquences sur sa situation économique des politiques publiques, soit pour récompenser le parti au pouvoir, soit pour le punir. La croissance du PIB, le taux de chômage, bref la bonne santé générale de l’économie nationale, seraient alors autant d’indicateurs de réussite électorale. «Il a aussi été montré que les électeurs ont un comportement rétrospectif: ils tiennent les hommes politiques sortants pour responsables des résultats économiques passés et présents (mais non futurs) et les sanctionnent en votant contre eux si leurs performances économiques ne sont pas satisfaisantes», observaient en 2011, dans un article de la Revue d’Economie politique (1), quatre économistes français. Ils y calculaient la probabilité pour un maire sortant d’être réélu à partir de l’examen des données budgétaires de la commune. Et concluaient que les investissements réalisés par la municipalité et les salaires des employés étaient les dépenses publiques qui offraient le meilleur retour électoral, davantage que les dépenses de fonctionnement, par exemple.

«Remettre le budget en ordre», la potion magique anversoise serait-elle celle de la dernière chance pour sauver la Belgique?

Une préoccupation croissante

Ces conclusions ne sont pas exportables à un système aussi fractionné et multiniveaux que la Belgique, mais enfin, ici, comme l’Américain présidentiel des années 1950, ou le Français municipal des années 2000, l’Anversois rationnel de 2024 aurait voté N-VA parce que ses impôts ont baissé et qu’il a pu profiter d’investissements palpables en octobre, et le Flamand raisonnable aurait maintenu sa préférence de 2019 pour les nationalistes au nom de ce vertueux exemple. La question moins directement sensible par l’électeur moyen, fût-il rationnel, de l’équilibre des comptes publics, est pourtant d’une certaine importance en Flandre. Et elle y a gagné en amplitude au fil du temps, ces dernières années, sans doute parce que Bart De Wever et son parti l’ont mise à l’agenda.

Certes, tous les sondages préélectoraux excluaient le budget des thématiques qui préoccupaient les Belges des deux côtés de la frontière linguistique. Celui de Kantar pour Le Vif, à la fin de l’hiver 2024, ne le pointait pas parmi les dix premières préoccupations, dans aucune des trois Régions, et il recoupait ceux d’autres instituts, commandés par d’autres médias à d’autres moments. Toutefois, la grande enquête «De Stemming», pilotée par Stefaan Walgrave de l’UAntwerpen, montrait son incontestable montée en puissance en Flandre puisque début 2024, à la question ouverte sur la principale préoccupation des Flamands, le budget et la dette de l’Etat atteignaient la cinquième place, avec 5% de répondants. Ils n’étaient que 2% quatre ans plus tôt. Et c’est l’électorat de la N-VA qui y était le plus sensible, et de loin, ce qui justifia, à l’interne comme à l’externe, la campagne de la N-VA. Sa relative victoire du 9 juin –qui est en fait plutôt une non-défaite– couronna une sorte de paradoxe politologique, puisque sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la croissance, les investissements, le bilan économique de la Vivaldi n’est pas si mauvais que ce que proclamèrent, à bon droit, ceux qui affirmaient que sa situation budgétaire était catastrophique. On verra si les calculs rationnels de Bart De Wever, après avoir promis le sang et les larmes du redressement financier, mais aussi le plein emploi et une saine croissance d’ici là, tomberont encore juste aux législatives de 2029.

(1) «Dépenses « visibles » et perspectives de réélection dans un scrutin à deux tours: le cas des élections municipales françaises», par Aurélie Cassette, Etienne Farvaque, Jérôme Héricourt et Nicolas Jean, 2011.

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