Maxime Prévot et Les Engagés encaissent leurs premiers coups (photomontage) - Illustrations réalisées par une intelligence artificielle (Midjourney ®) - crédit : Roularta Media Group

Promesses non tenues, succession, “scotchage” au MR: Les Engagés et Maxime Prévot voient de premiers nuages dans leur beau ciel turquoise

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Une succession à boucler, des gouvernements à défendre face aux nombreuses critiques et un parti à faire prospérer: Les Engagés et Maxime Prévot prennent leurs premiers coups depuis son sans-faute de 2024.

Maxime Prévot l’avait prévu, lorsqu’il a transformé le CDH en Les Engagés, il ferait beau demain. L’optimiste prévisionniste du centre actif avait raison, il fait encore très beau, aujourd’hui, pour Les Engagés. C’est presque plein soleil, même. Ils ont remporté deux scrutins, celui de juin et celui d’octobre; ils sont déjà montés dans trois gouvernements, le régional wallon, le communautaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles et le fédéral; ils se préparent à enfin s’installer dans un quatrième, celui de la Région bruxelloise; et ils participent aux cinq collèges provinciaux wallons. Il fait donc très beau aujourd’hui. Encore plus qu’hier, mais peut-être plus que demain également. Car dans le lumineux ciel turquoise pointent, encore éloignés, de légers nuages, des cirrus altiers, qui ne gâchent pas le paysage, non. Ils le rendent même plus joli, en un sens, car le bleu trop puissant d’un ciel immaculé, parfois, donne des tonalités angoissantes à un paysage d’été.

1. Le rapport aux autres

Pour la gauche et pour la droite, Les Engagés étaient, en campagne, un supplétif inconsidéré, un parti qu’on ne voyait toujours que comme un futur partenaire de coalition et jamais comme un concurrent. Les Engagés semblaient inoffensifs, c’est ce qui les a rendus dangereux. Ils étaient en fait une menace et ils sont aujourd’hui la cible de tous. Le 9 juin, les centristes ont pris des voix à droite (16,4% des électeurs du MR de 2019 ont voté pour Les Engagés en 2024, selon le sondage à la sortie des urnes du Cevipol, le Centre d’étude de la vie politique) et ils ont pris des voix à gauche (21,4% des électeurs Ecolo ont voté pour Les Engagés en 2024, 10,3% de ceux du PS et 8,3% de ceux du PTB, selon la même enquête de l’ULB). Un programme très ample, fait de promesses radicales et assez largement irréalistes, et une communication très bien calibrée, ont aidé à cette forte équilatérale récolte électorale.

Mais l’accession méritée au pouvoir ouvre une fenêtre de tir pour l’opposition, naguère défaite, qui peut puiser à sa convenance dans le catalogue qui fit le succès électoral engagé, mais que les ministres turquoise ne mettront pas en œuvre, pour embarrasser leur nouvelle cible, en l’accusant d’être, comme disent les socialistes, les écologistes et les communistes, «scotchée au MR». Paul Magnette, président du PS, l’a fait il y a une semaine en proposant que tout demandeur d’emploi depuis plus de deux ans ne soit pas exclu du chômage sans recevoir, d’une entreprise privée ou d’un organisme public, une proposition ferme de contrat de travail. De l’autre côté du spectre politique francophone, là où on a pris 21,6% des électeurs du CDH de 2019, Georges-Louis Bouchez, lui, donne raison à l’opposition de gauche quand il explique que les accords de gouvernement concrétisent 80% du programme du MR. Et il réduit ses partenaires, Les Engagés surtout, à un piètre cinquième, les renvoyant à leur rôle supplétif sans le dire, mais en le faisant savoir.

Au gouvernement fédéral, Jean-Luc Crucke devra aller au combat contre les partenaires de droite des Engagés. © BELGA

2. La panne de secteur

Il est vrai que dénoncées comme elles le sont par l’opposition –de gauche– et justifiées comme elles le sont par l’autre partenaire francophone –de droite–, les mesures des gouvernements nouvellement installés ont de quoi rebuter les soutiens, anciens et nouveaux, du centre francophone. Le MR peut à son aise, porté par la vague droitière qui engloutit l’Europe, taxer les corps intermédiaires d’obésité et les forcer à un régime. Il n’y perdra aucun électeur. Les Engagés, bien. Pas parce que les acteurs concernés leur sont structurellement associés dans un pilier, mais parce qu’ils chapeautent des segments sociologiques qui ont fortement contribué à la remontada du 9 juin. Parce que derrière les acteurs, il y a des électeurs. Le Secrétariat général de l’enseignement catholique (Segec), dirigé par un élu local Les Engagés, a soutenu les actions d’opposition à la réforme de l’enseignant qualifiant, et c’est un signal. Le Segec s’est aussi, cette semaine, joint, avec les autres fédérations de pouvoirs organisateurs (PO), à une campagne de la Fédération des étudiants francophones (FEF) contre la précarité étudiante, et c’est une alerte. Les organisations du «monde de l’enseignement», comme on dit, sont en colère, ce ne sont peut-être que des intermédiaires, mais c’est parce qu’il y a des dizaines de milliers d’enseignants derrière. En santé, les mutuelles, dont la chrétienne, s’inquiètent du programme du gouvernement De Wever, mais c’est parce que les soignants sont déjà prêts pour la guerre. Les syndicats, dont le chrétien, dénoncent le blocage des salaires, mais c’est parce que les salariés sont occupés à s’organiser. Les centrales syndicales de la fonction publique, dont la chrétienne, sont dans la rue contre les réformes du statut, mais c’est parce que les fonctionnaires ne veulent pas se laisser faire. Le secteur associatif dans son ensemble a été déçu de la baisse de la déductibilité de ses dons, de 45% à 30%, décidée par l’Arizona, mais c’est parce qu’il y a des milliers de militants et des dizaines de donateurs qui, derrière, s’inquiètent. Et il y en avait parmi ceux-là, au Palais des congrès de Liège, le 2 février dernier, lors du congrès de participation des Engagés, parce que Maxime Prévot a dû spécialement s’expliquer, dans un petit brouhaha «turquoisant», sur cette refiscalisation que peu d’électeurs MR regretteront mais que de nombreux autres contributeurs et contribuables remarqueront.

3. Le quotidien du pouvoir

Mettre en œuvre les 80% du programme d’un autre, les contester parfois, les défendre le plus souvent, gérer la déception qui peut en découler, tout cela demande de l’énergie. Il en reste peu pour valoriser les 20% que cet autre encombrant a bien voulu concéder, et que même parmi les siens, on a parfois du mal à identifier. C’est la raison pour laquelle le registre des Engagés depuis le soir du 9 juin tourne davantage autour d’une méthode, celle de la prise de responsabilités, que d’un contenu, qui mettrait des mesures en avant –il n’y en aura paraît-il pas beaucoup d’autres que la réduction des droits d’enregistrement et de succession en Wallonie. Pour se défendre de l’accusation de «scotchage», Les Engagés plaident la contrainte de l’héritage. Ils disent qu’ils auraient bien voulu faire passer leur programme, mais que les gouvernements précédents ont «cramé les caisses», comme l’a dit, en commission de l’Energie le 25 février et au sujet de la réduction des primes à la rénovation, le député wallon Jean-Paul Bastin.

En attendant, s’ils s’apprêtent à défendre ainsi leur bilan, ils se préparent à rendre à leurs partenaires quelques coups dans les dents. Maxime Prévot lui-même, au fédéral, a choisi les Affaires étrangères, ce qui le rendra moins physiquement présent au kern (le conseil des ministres restreint) et moins exposé aux frictions du quotidien. Mais Vanessa Matz et surtout Jean-Luc Crucke ont été mis là pour ça: se démarquer du MR et de la N-VA. A la Fédération Wallonie-Bruxelles, le «déscotchage» est déjà visible, et le froid entre Elisabeth Degryse, ministre-présidente et ministre de la Culture, et Valérie Glatigny, sa ministre de l’Enseignement, est aussi glacial que presque déjà proverbial. A la Région wallonne, c’est beaucoup moins tendu. Mais à la Région bruxelloise, notamment sous l’influence ascendante d’Yvan Verougstraete, des initiatives autonomes ont été prises, récemment, sans le MR.

Maxime Prévot «soutient fortement» le président ad interim des Engagés, le député européen Yvan Verougstraete. © BELGA

4. La présidence

L’ancien patron de Medi-Market, député européen, est actuellement président ad interim des Engagés. Il est pour l’instant le seul candidat déclaré à la succession de Maxime Prévot. Les candidatures doivent être introduites avant le 13 mars, et les résultats de l’élection présidentielle seront annoncés le 13 avril. D’un mouvement aussi peu horizontal et participatif que possible, Maxime Prévot a déclaré «soutenir pleinement» l’accession du Bruxellois à la présidence. L’adoubement est très engageant pour une campagne interne, même s’il sonne un peu particrate. Yvan Verougstraete a dès sa première interview d’aspirant successeur veillé à se démarquer, à la fois légèrement, de son prédécesseur et mentor, mais aussi des exécutifs qu’il a composés. «On va devoir assumer le fait que, globalement, les gouvernements seront plus à droite que notre ligne qui est vraiment plus que jamais centriste», a-t-il déclaré au Soir. Il serait élu pour deux ans, jusqu’au terme originellement prévu du mandat de Maxime Prévot. Mais Yvan Verougstraete, recrue récente, arrivé en politique en 2021, fait, inévitablement, moins l’unanimité que son triomphal camarade namurois. Mathieu Perin, bourgmestre de Les Bons Villers, figure centrale de la formation centriste et chef de cabinet du ministre wallon François Desquesnes, est fort sollicité pour présenter une candidature alternative à celle de l’héritier désigné. Il paraît qu’il se tâte, et on l’imagine bien. Il paraît qu’on essaie de l’en dissuader, et on le comprend. Parce que le mouvement positif et participatif de Maxime Prévot, c’est-à-dire son parti à lui, et donc lui-même, se passerait bien d’un moment de démocratie interne qui pourrait laisser croire qu’aux Engagés tout le monde ne pense pas exactement comme Maxime Prévot.

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