Nicolas De Decker
La tronçonneuse et le thermomètre: pourquoi exclure 100.000 chômeurs sera bon pour le taux de chômage mais pas vraiment pour les sans-emploi
Le gouvernement De Wever s’inspire beaucoup de la rhétorique de la tronçonneuse, en supprimant le « chômage à vie » notamment. En fait, il casse surtout un thermomètre.
La méthode plaît. Elle fait gagner les élections, assure de beaux titres dans les journaux et récolte sa moisson de likes sur tous les réseaux, partout dans le monde et en Belgique aussi, Bart De Wever l’a adoptée.
Son esprit paraît révolutionnaire mais elle s’appuie sur ce que le génial économiste Albert Hirschman appelait une «thèse de rhétorique réactionnaire»(*), celle de l’effet pervers, par laquelle les conservateurs répètent que les effets des politiques publiques sont pires que les problèmes qu’elles sont censées combattre: lutter contre la pauvreté, en réalité, l’accentuerait; militer contre le racisme, dans les faits, l’augmenterait; traquer les pollueurs encouragerait la pollution, par exemple.
Cette technique a aujourd’hui pris les atours, pour la droite des beaux quartiers, de l’alléchante tronçonneuse du président argentin Javier Milei, qui submerge le monde des idées médiatiques et qui pèse sur les politiques publiques. Mais puisque pour lutter contre la pauvreté, il faudrait arrêter d’aider les pauvres, puisque pour contrer efficacement le racisme, il faudrait cesser de traquer les discriminations, et puisque pour vaincre la pollution, il faudrait en finir avec les interdictions de polluer, elle consiste surtout à casser le thermomètre qui mesure les conséquences d’une politique publique appliquée à un problème pour le faire croire résolu.
Mais cette rhétorique de l’effet pervers ne fonctionne pas seulement dans les urnes, dans les éditoriaux politiquement corrects et en engagement sur les social networks. Elle produit aussi de vraies conséquences sur les causes qu’elle embrasse. Un effet statistique, qui fait disparaître l’encodage des manifestations du problème, mais pas un effet retour, qui ferait disparaître le problème et donc ses manifestations.
Ce n’est probablement pas un incident que le philosophe conservateur le plus emblématique, selon Hirschman, dans la rhétorique de l’effet pervers, soit Edmund Burke. Le penseur irlandais, critique des Lumières et surtout des révolutions, est encore plus le vrai patron de Bart De Wever que le Voka.
Ainsi le gouvernement fédéral est-il en train de compliquer le rapportage de trois problèmes, ce qui donnera l’air de les avoir, du moins en partie, résolus.
Il exclut sous les applaudissements 100.000 chômeurs de longue durée sans qu’un tiers, selon les projections les plus optimistes, ne trouve un travail. Le taux de chômage baissera de moitié puisqu’il y aura 100.000 chômeurs de moins. Le chômage baissera, pas le malheur des chômeurs.
Il coupe sous les vivats les capacités d’accueil et de traitement des demandeurs d’asile. On comptera donc moins de demandes d’asile sans qu’il y ait moins de demandeurs d’asile. Les chiffres seront bons, la situation pas meilleure.
Il sabre joyeusement dans les moyens de l’institut qui signale les cas de discrimination, qui s’est déjà séparé de quatorze enquêteurs. Les discriminations seront moins remarquées, pas moins existantes.
L’efficacité de la tronçonneuse, alors, se mesure à la perte de fiabilité du thermomètre. Pas à la température de l’air.
(*) Albert Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici