En 2024, Zelensky avait fait le déplacement jusque Melsbroek pour inspecter les F-16 que lui promet la Belgique. Le fiasco de sa rencontre avec Trump à la Maison-Blanche peut-il accélérer les choses? © AFP

L’aide militaire belge à l’Ukraine risque «un retour en arrière»

Sylvain Anciaux

Comme d’autres pays occidentaux, la Belgique devra repenser son aide à l’Ukraine. Et aujourd’hui, le plat pays paye sa dépendance à l’armement made in USA.

L’implication de la Belgique dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine est-elle sur le point de changer radicalement? En menaçant directement Volodymyr Zelensky, Donald Trump a fait trembler l’entièreté des membres de l’Otan dont le Secrétaire général, Mark Rutte, présent dimanche soir à Londres aux côtés d’une quinzaine d’alliés de l’Ukraine. En revanche, ni Bart De Wever (Premier ministre, N-VA), ni Maxime Prévot (Ministre des Affaires étrangères, Les Engagés) n’étaient présents à ce sommet. Pourtant, à lire l’accord de majorité signé par les partenaires de l’Arizona, «l’Otan reste la pierre angulaire de notre défense collective et garantit notre sécurité depuis 75 ans».

Mais, en gonflant les sommes consacrées par les Américains pour la guerre en Ukraine et en réclamant ainsi de récupérer des montants inexacts, Donald Trump a plongé la pierre angulaire de l’Otan, les Etats-Unis, dans l’ère de la post-vérité, craint Yannick Quéau, directeur de la recherche au sein du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). «Si les Etats-Unis laissent planer autant d’incertitudes sur leur vision stratégique du monde, pour les alliés, ça pose une certain nombre de questions si la pièce tombe du mauvais côté le jour où l’on sera en difficulté.»

Belgique en Ukraine, trop tard pour faire mieux?

Ces questions, les dirigeants européens et belges n’ont pas attendu le vaudeville américain de vendredi pour se les poser. Elles ont d’ailleurs encore été abordées dimanche dernier, à Londres, entre grosses cylindrées. Cette «coalition des bonnes volontés» qui vise, au minimum, une trêve en Ukraine a mis en exergue l’urgence «d’un réarmement de l’Europe». La question est encore de savoir de quel réarmement s’agit-il, alors que l’envoi de matériel militaire américain vers une nation étrangère nécessite aussi bien le feu vert du pays donneur que du pays constructeur, en vertu de la réglementation ITAR.

Les dirigeants belges avaient pourtant observé des conclusions similaires que ceux réunis à Londres, vu que l’Arizona souhaite, pour rappel, consacrer 2% de son PIB à sa Défense, pour 1,3% actuellement. Petite actrice, l’aide belge en Ukraine est-elle donc dérisoire? «Elle est non seulement très faible mais très tardive», assume Joseph Henrotin, directeur de recherches du Centre d’analyse et de prévision des risques (Capri), et qui craint le retour en arrière de l’aide belge en Ukraine. Yannick Quéau estime pour sa part que les petits acteurs européens, une fois leur aide rassemblée, ne sont pas à négliger.

Pour la Belgique seule, le montant total de l’appui militaire en Ukraine s’élève à 1,2 milliard d’euros, affirme La Défense sur son site web. Armes automatiques, mitrailleuses, équipement médical, casques, gilets pare-balles, mortiers, armes antichars, ambulances, camions, drones et de l’explosif TNT font partie des aides envoyées vers le front. Sans compter les 300 soldats belges envoyés en Roumanie pour renforcer le flanc est de l’Otan, ni les formateurs qui participent au programme d’écolage mis sur pied par les Européens, et qui ont déjà formé 60.000 soldats ukrainiens. Reste encore la question des F-16, que la Belgique a prévu de céder à l’Ukraine fin 2025, une fois les premiers F-35 américains réceptionnés. Après la suspension de l’aide américaine à l’Ukraine, l’évènement de vendredi pourrait-il accélérer la livraison? «Soit les Etats-Unis vont réduire le volume de livraison des F-35, soit ils bloqueront l’autorisation d’exportation», prédit Joseph Henrotin, qui a également participé à un comité stratégique mis sur pied en 2021 par la ministre Ludivine Dedonder (PS) afin d’évaluer l’état de la Défense belge. «Donc dans le non-américain, il reste principalement des mortiers 120 mm, des piranhas 8×8 (NDLR: un véhicule de combat), et des camions

Le piranha 8×8 pourrait être l’un des derniers outils offensifs donnés par la Belgique à l’Ukraine. © BELGA

Et puis, la Belgique est un petit peu coincée par des barrières purement matérielles et logistiques. Passer du jour au lendemain à un volume d’aide concret en matériel ne se fait pas comme ça, poursuit Yannick Quéau. Techniquement, il est possible de relancer des lignes de productions, mais faut-il encore avoir les matériaux, le matériel et les hommes. «On a les capacités, on peut les activer, mais il y a un délai. Le cycle de l’industrie militaire est un cycle long», précise Yannick Quéau.

«La plus grande erreur serait de se précipiter sur l’armement»

Et puis, vient encore la question du choix politique. Réarmer l’Europe et la Belgique, mais à quel prix? «La plus grande erreur serait de se précipiter, avertit encore Yannick Quéau. Donald Trump aurait toutes les raisons de se dire que son coup de pression a fonctionné. Il l’a déjà fait et les Européens ont acheté un peu plus américain afin de renforcer le lien transatlantique.» Théo Francken, le plus atlantiste des nationalistes, a pourtant assuré vouloir atteindre l’objectif des 2% du PIB consacré à la Défense dès cet été. Selon Joseph Henrotin, remplir cet objectif permettra surtout à rétablir la défense du ciel belge, très limitée depuis près de dix ans, et remettre à jour l’armée belge avant tout.

Pas de quoi contenter l’appétit d’Emmanuel Macron qui estime que les Européens devraient gonfler ce taux à 3,5% et envisagerait 5% pour la France. «L’Union européenne dans son ensemble a, pour l’instant, un niveau de dépenses équivalent à celui de la Chine, compare Yannick Quéau, si l’on passe à 5% des dépenses, c’est quoi l’idée? Dépenser plus que les Etats-Unis? Et au détriment de quelles autres fonctions de l’Etat? Il y a déjà une situation économique et sociale tendue en Europe, on ne peut pas dénoncer le populisme de Trump et Orban tout en coupant dans les dépenses publiques.»

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