
Pourquoi les étudiants internationaux irritent les gouvernements: le migration étudiante, voie d’accès à l’immigration permanente?
De plus en plus de pays tentent de freiner l’afflux d’étudiants internationaux sur leur sol. Objectif: répondre à une crise du logement et réaliser des économies.
Les coups de frein se multiplient, particulièrement dans les pays anglo-saxons, et leurs effets commencent à se faire sentir. L’an dernier, le Royaume-Uni a interdit aux étudiants internationaux de pouvoir travailler avant la fin de leur cursus, les privant, de fait, des petits jobs d’appoint leur permettant de subvenir à leurs besoins. L’Australie, elle, exige désormais que les étrangers postulant dans ses établissements détiennent, au minimum, 18.000 euros sur leur compte bancaire. Et depuis janvier, Canberra impose même des quotas d’étudiants étrangers par cursus et par lieu géographique. Le Canada (lire par ailleurs) plafonne aussi dorénavant le nombre de visas d’études délivrés. Bref, la mobilité étudiante se resserre. De la dernière étude publiée par Times Higher Education, mensuel britannique spécialisé dans l’enseignement supérieur, il ressort qu’en 2024, le Canada a vu ses inscriptions internationales diminuer de 27%, le Royaume-Uni de 18% et les Etats-Unis de 6%.
Ces trois pays, qui ensemble accueillent plus d’un quart des étudiants internationaux, ne sont pas les seuls à vouloir restreindre leur afflux sur leur sol. Le phénomène gagne d’autres pays, plus proches de la Belgique. Aux Pays-Bas, les formations populistes, dont le Parti pour la liberté (extrême droite) de Geert Wilders, première formation politique du pays, souhaitent aussi serrer la vis. Selon Statistics Netherlands, le Bureau central de statistique (CBS), le pays comptabilise, sur les 988.000 étudiants inscrits, 135.535 internationaux, soit 14% des effectifs. Un chiffre en hausse de 30% depuis 2018. Les Pays-Bas sont même la première destination des étudiants belges. En 2022, ils étaient 4.747 à y étudier. Un taux en hausse, ici, de 40% entre 2019 et 2022.
Aux Pays-Bas, ces arrivées massives viennent accroître une crise aiguë du logement.
Réguler l’afflux
Ces jeunes, en quête d’une expérience internationale, sont d’abord séduits par les prix attractifs des universités néerlandaises. Là-bas, les frais moyens de scolarité avoisinent les 2.500 euros annuels, y compris dans les établissements réputés et en bonne place dans les classements internationaux. Mais leur succès s’explique en grande partie par l’enseignement prodigué quasi exclusivement en anglais –depuis 2016, 60% des programmes le sont. En master, 70% des 1.200 cursus sont en langue anglaise et représentent plus de 50% des étudiants inscrits en master. Résultat: pour un étudiant néerlandais partant à l’étranger, six viennent aux Pays-Bas. Ces jeunes constituent, par exemple, un quart de la population estudiantine à Amsterdam et jusqu’à 56% à Maastricht.
Pour juguler le flot d’étudiants internationaux, la coalition emmenée par Geert Wilders prévoit de réduire drastiquement leur nombre ainsi que l’offre des cours en anglais, le tout dans le cadre d’un vaste plan d’austérité. Environ 168 millions d’euros devraient notamment être épargnés sur les montants consacrés à l’accueil des étudiants étrangers non résidents. Une catastrophe pour les directions d’université, notamment parce qu’une telle mesure engendrerait une fuite de talents et de travailleurs potentiels. Ainsi, selon l’organisation Nuffic, chargée de l’internationalisation de l’enseignement, 40% des diplômés internationaux en ingénierie résident aux Pays-Bas une fois leur cursus clôturé. Une manne économique pour ce pays qui, comme la Belgique, fait face à une pénurie de main-d’œuvre dans ce secteur stratégique.
En réalité, ces arrivées massives viennent accroître une crise aiguë du logement. Sur l’ensemble des Pays-Bas, il manquerait 26.500 logements. A Maastricht, l’université informe désormais les jeunes qu’ils feraient bien de trouver un logement avant leur arrivée. En août et en septembre, «il peut être presque impossible de dénicher un lieu où vivre», lit-on sur le portail d’information destiné aux étudiants étrangers.
Autre lieu, même volonté de réguler sérieusement leur venue. Au Canada, par exemple. En 2022, le pays était la sixième destination préférée des étudiants belges, derrière les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Près d’un millier de Belges fréquentait un établissement d’enseignement supérieur canadien. Un chiffre en hausse de 47% par rapport à 2019. Depuis la rentrée académique de 2024, Ottawa plafonne le nombre de permis d’études et ce, pour une période de deux ans, notamment pour limiter la pression exercée par les immigrants temporaires sur le marché du logement. Les approbations ont ainsi chuté de 48% en 2024. En réaction, de nombreuses facultés belges ont réduit le temps de mobilité de leurs étudiants à un quadrimestre, ce qui correspond généralement à trois ou quatre mois. A peine arrivé, l’étudiant doit donc repartir…
A terme, ces situations pourraient mettre en danger les accords de double diplôme entre universités partenaires (c’est-à-dire les cursus permettant d’étudier en partie à l’étranger et d’être diplômé de deux universités). Elles risquent aussi de dissuader les étudiants, tant les procédures sont devenues complexes.
L’objectif, assumé: empêcher que «la migration étudiante soit une voie d’accès à l’immigration permanente».
Repli sur soi
Bref, la tendance est aujourd’hui au repli, loin de la libre circulation des étudiants et de la connaissance, du carrefour d’échanges que sont les universités.
En Belgique également, l’exécutif fédéral veut décourager les étudiants étrangers extracommunautaires. L’accord du gouvernement Arizona prévoit ainsi de limiter les visas étudiants et de durcir leurs conditions d’octroi. L’objectif, assumé, est d’empêcher que «la migration étudiante soit une voie d’accès à l’immigration permanente».
Mais au-delà d’une réponse à une crise politique –celle du manque de logements et celle d’une saturation des effectifs étudiants dans les établissements supérieurs–, il est aussi question de tensions financières. En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), vraiment à la corde, l’exécutif a décidé d’augmenter les minervals des étudiants extracommunautaires. Actuellement, les hautes écoles et les écoles supérieures des arts peuvent leur réclamer, en plus du minerval de 835 euros, des frais supplémentaires de 992 euros à 1.984 euros pour une année d’étude. Dans les universités, ils s’élèvent à 2.505 euros annuels. Dès la prochaine rentrée académique, les étudiants étrangers paieront 4.175 euros annuels quelle que soit la filière. Pas n’importe quels étudiants étrangers évidemment: pas ceux de l’Union européenne (en raison des accords de Bologne) ni ceux dont les pays figurent dans la liste des pays les moins avancés, établie par les Nations unies. Ce full cost vise, par exemple, les Marocains, les Libanais, les Asiatiques (Chine, Corée, Japon) et les jeunes des pays émergents (Brésil, Inde…). Cela reste cependant inférieur à la règle actuelle –très peu appliquée– qui fixe ce montant à maximum 12.525 euros.
Autre cible «solvable»: les 26.023 étudiants européens non résidents dont, parmi eux, 75% de Français, et qui, une fois diplômés, rentrent chez eux. Le Conseil des rectrices et des recteurs (Cref) estime que ceux-ci captent 13% du financement de la FWB. Ce qui correspond aux coûts d’une grosse université. La croissance s’intensifie encore depuis la sélection en master et l’instauration de Parcoursup (plateforme numérique gérant l’offre et la demande dans l’enseignement supérieur) en France.
Il y a donc là de l’argent à récupérer. De fait, les universités y voient, notamment, une bouffée d’oxygène. D’où deux pistes possibles: accroître le contingentement au sein des filières en tension et/ou augmenter leur contribution. Rien n’est encore tranché, mais l’exécutif de centre droit prévoit dans sa Déclaration de politique communautaire (DPC) la nécessité d’obtenir une «contribution plus juste des étudiants non résidents tout en veillant à maintenir notre attractivité au niveau international et dans le respect des règles européennes».
Deux professeurs de l’UCLouvain, Vincent Yzerbyt et Vincent Vandenberghe, estiment avoir trouvé le moyen de restaurer l’équilibre entre ceux qui paient des impôts et des taxes en Belgique et ceux qui viennent y étudier en ne s’acquittant que d’un minerval de 865 euros. Le principe serait d’augmenter le minerval de tous les étudiants (de 2.000 euros, par exemple), mais de «neutraliser» cette hausse par l’octroi d’une bourse universelle d’un montant identique uniquement aux étudiants «éligibles», c’est-à-dire ceux qui possèdent un lien avec la Belgique francophone par leur nationalité, leur résidence, la détention d’un diplôme secondaire ou le travail de leurs parents. «En procédant de cette manière, on respecte le droit européen qui autorise un Etat à réserver à ses seuls ressortissants le bénéfice de prestations sociales, de bourses et de prêts d’étude. Autant le droit est clair sur l’interdiction de différencier le minerval entre Européens, autant il permet de différencier toute prestation sociale», avancent les professeurs. Une espèce d’opération zéro qu’étudie le cabinet de la ministre en charge de l’Enseignement supérieur, Elisabeth Degryse (Les Engagés). Selon les prévisions chiffrées, ce système pourrait rapporter environ 45 millions d’euros par an.
Un modèle qui, selon les deux professeurs, pourrait aussi inspirer d’autres pays européens. A l’image de l’Autriche, confrontée à un afflux d’étudiants allemands, et… des Pays-Bas, encaissant non seulement un flux de Belges, mais aussi Français, Allemands, etc.
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