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«La volonté de Merz de rendre l’Allemagne indépendante des Etats-Unis est révolutionnaire»
Le défi s’annonce d’ampleur pour le futur chancelier. Au plan intérieur, pour stopper la poussée de l’AfD. A l’échelon européen, pour se délier de la protection américaine. Analyse avec Marion Van Renterghem, spécialiste de la politique allemande.
Friedrich Merz est déterminé à aller vite pour former le futur gouvernement allemand après la victoire de son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), aux élections législatives du 23 février. Les contextes international et national, ébranlés par le forcing de Donald Trump sur l’Ukraine, la mauvaise santé de l’économie et le dossier pendant de l’immigration, l’y poussent. Mais la négociation engagée pour forger une coalition, appelée de ses vœux, avec le Parti social-démocrate (SPD) ne s’annonce pas nécessairement comme une sinécure. Les deux formations réuniraient une majorité honorable de 328 voix sur les 630 députés du Bundestag. Mais un SPD affaibli électoralement et échaudé par l’échec de l’alliance gouvernementale sortante (SPD/Les Verts/FDP) voudra monnayer chèrement sa participation à l’exécutif. Un bras de fer sous le regard prédateur de l’extrême droite de l’Alternative pour Allemagne (AfD), vrai vainqueur du scrutin par le doublement de ses suffrages (20,8% et 152 élus) et qui se voit déjà renverser la table lors de la prochaine échéance électorale. Un fameux défi pour Friedrich Merz.
Quelles perspectives se profilent pour l’Allemagne au plan intérieur et dans le cadre européen? Décryptage avec Marion Van Renterghem, spécialiste de la politique allemande, chroniqueuse à L’Express, et autrice de C’était Merkel (Les Arènes, 2021) et Le Piège Nord Stream (Les Arènes, 2023).
«La volonté de Merz de rendre l’Allemagne “indépendante des Etats-Unis” est proprement révolutionnaire.»
Avec une alliance probable avec un SPD affaibli et une opposition d’extrême droite vigoureuse, le mandat de Friedrich Merz s’annonce-t-il compliqué?
Tout au long de la nuit de dimanche à lundi, Friedrich Merz a dû trembler en guettant l’évolution des résultats du parti d’extrême gauche nationaliste, l’Alliance de Sahra Wagenknecht (BSW). Au fur et à mesure du dépouillement, le BSW oscillait entre 4,9% et 5,1%. S’il atteignait la barre des 5%, il entrait au Parlement et la redistribution des sièges obligeait alors Merz à composer une coalition tripartite, avec le SPD et les Verts, pour obtenir une majorité. A 13.000 voix près, Sahra Wagenknecht a perdu, ce qui a ouvert la voie à une «grande coalition» avec le SPD. La situation n’est pas idéale pour les raisons mentionnées, mais il sera malgré tout plus facile au futur chancelier de gouverner avec deux partis plutôt qu’avec trois, comme cela avait été le cas de 2021 à 2025, pour la première fois au fédéral. La coalition SPD/Verts/FDP d’Olaf Scholz, contradictoire et ingouvernable, a explosé.
Que dit de la société allemande le fait qu’un votant sur cinq ait choisi l’AfD lors de ces élections?
Le plus spectaculaire est la carte électorale de l’Allemagne: le pays est nettement divisé en deux, comme si l’on était revenu au temps de la guerre froide et des deux Allemagnes. A l’ouest, la CDU/CSU l’emporte. A l’est, l’extrême droite domine totalement. Au-delà du score historique de l’AfD au fédéral, cette fracture nette du pays illustre le fossé culturel entre des Allemands que l’histoire a séparés depuis 1945, et que la réunification de 1990 n’a visiblement pas réussi à rassembler. Le décalage économique et social entre est et ouest n’a pourtant cessé de diminuer. Dresde est une ville prospère, attractive et culturellement active. C’est un des pôles économiques les plus dynamiques du pays. Elle accueille des industries de haute technologie et dans des secteurs clés. Pourtant, en Saxe, dont Dresde est la capitale, l’AfD a obtenu 34% des suffrages, à peine moins que la CDU. Pour comprendre le phénomène, il faut remonter à l’histoire, aux effets combinés du nazisme et du communisme, et à leur transmission aux générations d’aujourd’hui.
Si on additionne les résultats des partis d’extrême droite et de la gauche radicale (Die Linke et l’Alliance Sahra Wagenknecht), plus d’un tiers des électeurs ont voté pour des partis extrêmes. L’Allemagne a-t-elle définitivement perdu sa tradition de modération?
C’est le signe que l’Allemagne se normalise de plus en plus. Plus le souvenir du nazisme et du totalitarisme communiste s’éloigne, plus elle ressemble aux autres pays.
«Plus le souvenir du nazisme et du totalitarisme communiste s’éloigne, plus l’Allemagne ressemble aux autres pays.»
Le débat sur la question migratoire, amplifié par les attaques perpétrées en Allemagne ces deux derniers mois, explique-t-il la progression de l’extrême droite?
La peur de l’immigration est une constante dans tous les Etats occidentaux. Elle génère un sentiment de perte d’identité et de repères dans des pays qui ont tous en commun de voir leur démographie s’effondrer. La visibilité de l’islamisme et les actes répétés de terrorisme islamiste se sont greffés sur cette inquiétude, face à laquelle les nationaux-populistes prétendent pouvoir apporter des réponses simples, et dont ils se sont fait une spécialité. Si l’AfD a profité de la crise des migrants de 2015, elle a aussi fait un bond dans les sondages en 2022 après le début de la guerre en Ukraine et de ses conséquences sur l’inflation et le pouvoir d’achat. L’immigration n’est pas le seul engrais du national-populisme, mais il est le plus fertile.
La victoire de la CDU sous la houlette de Friedrich Merz enterre-t-elle complètement l’héritage d’Angela Merkel?
Je dirais que c’est plutôt l’invasion russe en Ukraine puis la réélection de Donald Trump qui ont enterré l’héritage d’Angela Merkel. Les trois piliers du modèle économique allemand qu’elle avait mis en place à la suite du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder se sont effondrés en même temps: la Russie pour l’importation du gaz bon marché, la Chine pour l’exportation des produits industriels allemands, et les Etats-Unis pour la sécurité et la défense. La guerre de Poutine a rompu les relations avec la Russie. La baisse de la croissance chinoise a ralenti ses importations. Le lâchage de l’Alliance atlantique par les Etats-Unis oblige l’Allemagne à rompre le cordon ombilical qui les reliait. Tout a volé en éclats, tout doit être réinventé.
L’avènement de Friedrich Merz est-il un atout supplémentaire pour l’Europe dans la défense de l’Ukraine et «l’émancipation» de l’Union européenne des Etats-Unis de Donald Trump?
Friedrich Merz, par ses déclarations récentes, est un révolutionnaire; je vous renvoie à ma chronique dans L’Express: «Friedrich Merz, révolutionnaire de l’Allemagne en Europe». Le moins qu’on puisse dire est que ce mot «révolutionnaire» détonne face à celui qui a toujours été l’incarnation du chrétien-démocrate allemand de la vieille école, bien plus conservateur qu’Angela Merkel –qu’il déteste– sur les questions sociétales. Mais ses dernières déclarations, à la fois sur «la priorité absolue de renforcer l’Europe aussi vite que possible» afin que, peu à peu, l’Allemagne puisse parvenir à être «indépendante des Etats-Unis», et sur sa proposition d’étendre à l’Allemagne la protection nucléaire britannique ou française, sont proprement révolutionnaires. Jamais depuis 1945 on n’aurait cru possible qu’un dirigeant de l’Allemagne, si existentiellement liée aux Etats-Unis, puisse prononcer de tels propos et envisager de se détacher de la protection américaine. Merz a montré, contrairement à son prédécesseur Olaf Scholz, qu’il était à la hauteur de l’histoire.
L’économie allemande peut-elle espérer rebondir sous un gouvernement dirigé par la CDU?
L’économie allemande risque de connaître sa troisième année de récession et Friedrich Merz est devant un dilemme. Pour relancer les investissements, il a besoin de créer du déficit. Sa priorité étant de renforcer la défense européenne, il veut notamment financer la hausse des dépenses militaires de l’Allemagne. Or, il reste bloqué. Il est tenu par la règle constitutionnelle de 2009 qui interdit au pays de créer un déficit public supérieur à 0,35% du PIB, ce fameux «schwarze Null» («zéro noir») que l’on appelle aussi «frein à la dette». Alors que la France ne sait pas comment réduire ses déficits, le chancelier allemand voudrait les augmenter et cherche à lever le frein à la dette: c’est un paradoxe qui ne manque pas de piquant.
Le Rassemblement national distant et embarrassé
Interrogé sur RMC le 24 février à propos des résultats des élections législatives en Allemagne, le vice-président du Rassemblement national, Sébastien Chenu, a félicité les conservateurs de la CDU, vainqueurs, mais pas les nationalistes radicaux de l’AfD, auteurs d’une progression spectaculaire. Le divorce entre l’extrême droite française et son homologue allemande est consommé depuis juin 2024 après des propos laudateurs sur le groupe paramilitaire des Waffen SS –«Un SS n’était pas automatiquement un criminel»– formulés par la tête de liste aux élections européennes de l’AfD, Maximilian Krah. Le parti avait alors été bouté hors du groupe parlementaire Identité et Démocratie sous l’impulsion du Rassemblement national.
Deux jours avant les législatives allemandes du 23 février, le président du RN, Jordan Bardella, renonçait à se rendre à la Conférence d’action politique conservatrice à Washington après que l’ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, y a fait un salut nazi. Il marquait ainsi à nouveau ses distances avec les partis d’extrême droite qui ont un positionnement douteux à l’égard du nazisme. «C’est habile de la part du président d’un parti dont la stratégie est d’atteindre la respectabilité, observe Marion Van Renterghem, chroniqueuse à L’Express et spécialiste de l’Allemagne. Les archives d’Internet sont cependant cruelles avec Marine Le Pen, qui, jadis, n’a pas tari d’éloges sur Vladimir Poutine ni lésiné sur son admiration pour Donald Trump –et pour Steve Bannon, qui avait été reçu en grande pompe comme invité d’honneur lors d’une réunion du Rassemblement national.»
«Donald Trump, dont les lieutenants Elon Musk et J.D. Vance se déchaînent dans leur publicité pour l’AfD, est maintenant un casse-tête, complète la grand reporter. Il est le soleil qui les fascine et qui peut les brûler. Il agresse la France autant que l’Europe avec ses menaces de hausse des droits de douane et n’est pas populaire chez les Français. Au RN, on n’a pas osé dire qu’on souhaitait sa victoire, de peur qu’il soit toxique. Les dirigeants du RN veulent pouvoir prouver qu’ils ne sont pas les marionnettes de Trump, de Musk ou de Bannon, sans non plus rompre avec eux. Le temps de voir de quel côté le vent tournera…» L’AfD pourrait s’avérer un autre casse-tête pour le Rassemblement national. Le succès attirant les courtisans, des partis membres du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, qui a succédé à Identité et Démocratie, seraient prêts à réintégrer en son sein l’AfD, émigré depuis 2024 dans le groupe L’Europe des nations souveraines. De quoi saper la stratégie de «respectabilisation» du RN de Jordan Bardella et de Marine Le Pen.
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